Entretien avec Didier Roux, directeur de la R&D et de l’Innovation de Saint-Gobain, membre de l’Académie des sciences - CGE

Entretien avec Didier Roux, directeur de la R&D et de l’Innovation de Saint-Gobain, membre de l’Académie des sciences

Didier Roux est né en 1955. Après des études de chimie et de physique à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, il entre au CNRS en 1980. Docteur d’Etat en 1984, il a été directeur de recherche au CNRS, entre 1990 et 2005. Il a dirigé le Centre de Recherche Paul Pascal de 1997 à 2001. Il est lauréat de nombreux prix et distinctions dont le grand prix IBM matériaux, le grand prix de l’Académie des Sciences Mergier Bourdeix. Il est titulaire de la médaille d’argent du CNRS.

Intéressé par les applications de la recherche, il participe à la création de deux startups en 1994 et 1998. Il est directeur scientifique adjoint de Rhône-Poulenc, puis participe au conseil scientifique et technologique de Rhodia entre 1997 et 2005. Il est depuis le premier juin 2005 Directeur de la recherche et du développement de Saint-Gobain. Directeur de l’Innovation du groupe Saint-Gobain depuis janvier 2009, il est membre de l’Académie des sciences (Institut de France) et de l’Académie des technologies.

CGE : Votre parcours jalonné de succès souligne à quel point la recherche fondamentale et l’innovation technologique avancent sur des échelles de temps bien distinctes. Pouvez-vous nous préciser les caractéristiques de cette différence et de quelle manière elles s’expriment dans votre quotidien ?

D.R. : Je ne suis pas si sûr que l’échelle de temps soit différente. Certaines innovations majeures correspondent à des travaux vieux de 15 ou 20 ans, car les défis technologiques à surmonter sont énormes. Suite aux découvertes sur les supraconducteurs hautes températures il y a bientôt 30 ans, beaucoup de gens prédisaient des applications en masse dans les 10 années qui suivraient. Les défis technologiques sont tels, qu’à part quelques applications de niche, la supraconductivité haute température attend toujours ses applications. La pile à combustible a été identifiée comme un enjeu important il y a plus de 50 ans et le marché attend toujours que la technologie aboutisse à des piles fiables et à un coût compatible. Les recherches sur le verre électrochrome que Saint-Gobain va bientôt commercialiser pour les vitrages bâtiments ont commencé il y a 20 ans environ. Bref, il n’y a pas d’un côté la recherche fondamentale qui prend son temps et de l’autre la recherche appliquée qui, sous la pression du marché, travaille avec un horizon de quelques années seulement. Il y a des problématiques scientifiques à comprendre et des nouveaux champs de connaissance à découvrir et des innovations technologiques à mettre au point pour répondre à des demandes du marché. Dans les deux cas, il y a des avancées rapides et d’autres longues et difficiles. Je me demande même parfois si la pression qu’ont les jeunes chercheurs à publier beaucoup et vite ne raccourcit pas énormément le temps caractéristique de la recherche fondamentale et, de ce fait, en diminue parfois son efficacité.

CGE : En tant que directeur de la Recherche et du Développement à Saint-Gobain, quels sont les sujets et les technologies qui animent votre action actuellement ?

D.R. : J’aimerais tout d’abord rappeler que la grande majorité de nos recherches concerne l’amélioration des gammes de produits que nous mettons sur le marché continuellement. Saint-Gobain est une entreprise leader sur pratiquement tous ses marchés et nous ne pouvons conserver cette position qu’à la condition d’innover constamment. Pour autant, l’innovation sert aussi à ouvrir de nouveaux marchés pour Saint-Gobain. Le solaire est certainement, de ce point de vue, emblématique pour notre entreprise : absente de ce marché il y a quelques années, elle a l’ambition de développer plusieurs milliards d’euros de ventes avant la fin de la décennie. L’arrivée de l’éclairage électronique est aussi une opportunité pour Saint-Gobain et nous pensons pouvoir jouer un rôle à plusieurs niveaux sur ce marché en pleine évolution : que ce soit en fournissant des substrats pour les LED et les OLED ou en proposant des solutions d’éclairage intégrées à nos matériaux de constructions (vitrages, plafonds, plaques de plâtre etc.). Nous travaillons aussi sur une technologie que nous pensons gagnante pour les piles à combustible en céramique (SOFC). Plus généralement tout ce qui concerne l’isolation de performances, soit à travers les vitrages (verres à couches), soit pour l’ensemble de l’enveloppe des bâtiments (murs, toits, sols…), est un domaine où la notion de performance devient prioritaire, que ce soit pour de nouveaux matériaux (à conductivité thermique très basse) ou de nouveaux systèmes (par exemple l’isolation par l’extérieur). Nous travaillons aussi sur des technologies permettant de faire baisser l’empreinte environnementale de nos procédés.

CGE : Notre précédente lettre d’information (mai 2011) traite du sujet de l’énergie. Nombre de nos articles ont abordé le thème des ressources énergétiques durables. Vous-même avez publié un ouvrage intitulé « Comment faire rimer habitable et durable », en 2008. Limiter le gaspillage énergétique dans les transports et l’industrie serait donc très insuffisant pour établir un équilibre durable dans notre « société énergivore », notamment si un grand effort de recherche n’est pas fait pour optimiser les sources de chauffage des habitations. Pouvez-vous nous préciser vos convictions à ce sujet ?

D.R. : Nous sommes en train de vivre une période exceptionnelle dans le monde de la construction. Ce domaine, souvent caractérisé par des innovations pénétrant lentement sur le marché, demande actuellement des innovations pour répondre aux enjeux énergétiques et environnementaux. Si la lenteur relative de pénétration de l’innovation est historiquement due à la longue durée de vie (typiquement 100 ans) de l’objet final et à la durée exceptionnellement longue des garanties auxquelles doivent se soumettre les solutions mises en œuvre, aujourd’hui et tout en gardant ces caractéristiques en tête, nous devons trouver des solutions pour améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments à un coût acceptable par les maîtres d’ouvrage. C’est une révolution pour la chaine des intervenants sur ce marché et un défi au moins comparable à la période de reconstruction d’après-guerre.

CGE : Vos grandes responsabilités dans les conseils scientifiques, la recherche fondamentale, l’innovation, la création d’entreprises et bien d’autres domaines représentent de grandes sources de connaissance et d’excellence. Comment abordez-vous la transmission de ce patrimoine aux talents de demain et le développement des carrières naissantes de chercheurs ?

D.R. : Je ne me sens pas dans la peau de transmettre quoi que ce soit. Pour moi, la seule valeur est celle de l’exemple et pas de théoriser sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire. C’est en cherchant à être utile et à avancer, souvent au prix de multiples erreurs, que l’on peut espérer s’amuser dans sa vie professionnelle. Je ne pense pas être là pour donner des conseils, mais pour pousser à ce que l’organisation évolue à la fois dans sa performance de base (innover dans tous les domaines de marché où nous sommes présents), mais aussi prendre des risques pour ouvrir de nouvelles voies en essayant de mériter la confiance des équipes avec qui je travaille. J’ai la chance de pouvoir compter constamment sur cette confiance, mais je suis conscient qu’elle est infiniment fragile, c’est pourtant un plaisir immense que de toujours chercher à ouvrir de nouveaux horizons en acceptant le risque et les erreurs inhérents à cette démarche.

CGE : Si vous pouviez créer une baguette magique, quelles vertus lui donneriez-vous en priorité ?

D.R. : Je ne crois pas à la baguette magique, je pense que la vie est une occasion unique de découvrir et que la joie de défricher l’inconnu est incroyablement moteur, tant au niveau des sociétés que des individus. Avancer, défricher, comprendre … en suivant des pistes nouvelles en travaillant sur des terrains vierges … autant de sujets où l’homme remplit instinctivement son besoin d’évolution. L’inhibition, qu’elle soit due à la peur de l’échec ou à l’image que l’on a de soi et que l’on veut préserver, est un frein majeur à la découverte. Il faut la surmonter constamment et ne jamais considérer que le passé est un rempart au futur.

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