Littérature, handicap et construction de soi

Dix ans après la loi « handicap » du 11 février 2005, la Commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat a exprimé le souhait de faire de la culture, sous toutes ses formes, une exigence démocratique. Les nombreuses propositions  qui ont été faites par le groupe de travail faciliteront l’accès à la culture pour tous, mais elles donneront surtout aux personnes en situation de handicap le droit d’y être acteurs à part entière. Si les domaines artistiques et culturels qui invitent à la création d’un espace de construction personnelle sont fort nombreux, nous tenterons ici de mettre en exergue le pouvoir de la littérature sur l’âme humaine. A cet égard, la Leçon inaugurale prononcée au Collège de France par Antoine Compagnon en 2006 apporte un précieux éclairage. Il y pose des questions qui ont pour nous un écho particulier : Quelles valeurs la littérature peut-elle créer et transmettre dans le monde actuel ? Quelle place doit-être la sienne dans l’espace public ? Est-elle profitable dans la vie ? Pourquoi défendre sa présence à l’école ? Ces questions illustrent on ne peut mieux ce que peut apporter la littérature : mieux appréhender le monde et le réel dans sa complexité, mieux se comprendre soi-même et les autres. Il s’agit d’un droit dont tout un chacun, qu’il soit valide ou non, doit pouvoir jouir en toute liberté. Pourtant, sommes-nous vraiment placés sur un pied d’égalité face au texte littéraire  en termes d’expérience ? Que peut-il apporter d’autre ou de plus aux personnes en situation de handicap ?  Ces questions peuvent  être différemment posées depuis la nouvelle loi relative à l’accès à la culture  pour tous d’une part et à l’évolution des personnages en situation de handicap dans la littérature d’autre part.

La lecture de romans choisis ne laisse en effet jamais indemne celui qui s’y adonne. « Ce vice impuni », pour reprendre la formule de Valéry Larbaud, est une expérience unique de face à soi avec ses atouts, ses faiblesses, ses doutes, et tout ce que l’on ne peut jamais livrer à quiconque. Rien n’est plus exigeant que cette lecture qui nous révèle à nous-mêmes, et c’est à cette lecture-là que nous nous référons. Une citation extraite du Roman expérimental d’Emile Zola reprise par Antoine Compagnon résume clairement cette idée : La vérité est que les chefs d’œuvre du roman contemporain en disent beaucoup plus long sur l’homme et la nature, que de graves ouvrages de philosophie, d’histoire et de critique (…).

Le roman demeure un des rares lieux où l’être humain peut encore vivre en toute liberté l’expérience du décentrement si nécessaire à l’ajustement de nos perceptions. Lire un  roman, ce n’est ni plus ni moins accepter d’entrer dans une fiction et de se mettre en péril dans un espace et un temps donnés.  Le jeu en vaut la chandelle car se déprendre de soi pour faire échec au réel le temps d’une fiction s’apparente à un acte de vie. Or, si l’expérience du décentrement  n’est pas chose aisée, elle revêt une dimension toute particulière pour les personnes en situation de handicap souvent trop absorbées par les contraintes auxquelles elles doivent faire face au quotidien. Pour certaines d’entre elles, l’effort à fournir est décuplé.

Aussi faut-il préciser que le personnage en situation de handicap a bien longtemps été décrit comme un être incapable d’exister par lui-même, libre de penser et d’assumer pleinement son destin. Dans Notre Dame de Paris de Victor Hugo, Esmeralda aurait-elle été aussi belle si Quasimodo n’avait pas incarné la laideur et la difformité ? Rien n’est moins sûr. Il faudra attendre les années 70 et surtout l’année 2000 pour découvrir, à travers nombre de témoignages,  que les personnes en situation de handicap ont elles aussi  voix au chapitre dans tous les domaines de la vie. Elles peuvent enfin revendiquer une autre forme de singularité en puisant dans ce creuset d’infinis possibles qu’est la littérature.

Annick Fitoussi
Adjointe à la direction des études du cycle ingénieur
Responsable pédagogique des promotions L3/L3 New
Efrei Paris

A propos d’Annick Fitoussi

Annick Fitoussi est titulaire d’un DEA de Littérature Générale et Comparée et elle est également diplômée de l’EHESS en Sciences du Langage. Elle a enseigné en école et en université l’espagnol, les lettres et la communication pendant plus de 20 ans. Elle a rejoint Efrei Paris en 2001. Elle est aujourd’hui responsable pédagogique de formation et, depuis 4 ans,  responsable du Pôle Egalité des Chances et Diversité et référente Handicap des étudiants en formation initiale et en alternance. Elle est co-auteur avec Brigitte Porée et Mélanie Duval  d’un guide intitulé Accompagner les étudiants handicapés dans les grandes écoles (publication CGE, 2015).

Cet article est une synthèse de la communication qui a été faite lors des Rencontres Nationales de la Fedeeh qui ont eu lieu à l’ESSEC à Cergy le 18 novembre 2017.

 

A propos d’Efrei Paris

 Dirigée par Frédéric Meunier, Efrei Paris, école d’ingénieurs généraliste en informatique et numérique, a été fondée en 1936 et forme près de 350 ingénieurs par an. L’école est membre de la CGE, habilitée par la Cti depuis 1957 et labellisée EESPIG. Efrei Paris accueille près de 1 800 élèves, un fablab, plus de 50 associations étudiantes, un incubateur et un laboratoire de recherche sur son campus de 10 000 m2. Les élèves-ingénieurs Efrei Paris construisent leur parcours personnalisé : ils ont le choix parmi 4 prépas intégrées, 12 spécialisations couvrant tous les domaines du numérique, dont 6 intégralement en anglais, 93 possibilités d’échanges internationaux et 13 doubles-diplômes. Forte d’un réseau de plus de 11 000 ingénieurs actifs en France et à l’international, Efrei Paris est en bonne place dans les palmarès et  les dans les classements des DRH de grandes entreprises. Les diplômés Efrei Paris sont surtout appréciés car ils allient compétences scientifiques et techniques aux soft skills indispensables  aujourd’hui pour mener de belles carrières en entreprise.

 

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