Point de vue sur le défi du développement durable pour les villes européennes et leurs architectures - par Lorenzo Diez - CGE

Point de vue sur le défi du développement durable pour les villes européennes et leurs architectures – par Lorenzo Diez

Ces villes européennes qui ont duré avant d’être durables

A l’orée du XXIe siècle, les villes européennes et leurs architectures soumises depuis toujours à l’évolution de nos usages doivent relever un nouveau défi, celui du développement durable. Si la question de l’énergie notamment est redevenue centrale pour l’avenir de nos villes, cette situation est aussi paradoxale car ses établissements humains sont économes, raisonnés et localisés. Pensés localement, ils ont été réalisés à moindres frais et n’ont toujours pas été démolis contrairement à d’autres quartiers plus récents. Les villes ont duré avant d’être durables.

En France, si les lois Grenelle nous indiquent quelques objectifs quantitatifs à atteindre, les perspectives possibles d’un nouveau paradigme architectural doivent nous amener, non pas à stigmatiser un modèle européen, mais à l’envisager sous un double aspect : d’une part comme les archives du développement durable et d’autre part comme des lieux d’innovation exigeante.

La ville européenne, archive du développement durable

La ville européenne pré-industrielle a toujours été basée sur des notions d’économie de moyens et la réutilisation. Les exemples sont nombreux qu’il s’agisse d’opération d’urbanisme ou d’architecture, d’une construction banale ou bien savante. Ainsi de nombreux châteaux ont été transformés, agrandis et mis au goût du jour pendant des siècles. Nombre d’opérations urbaines ont été magistrales aussi pour leur économie de moyens. A Nancy, le roi Stanislas s’attache, avec l’architecte Héré, à la requalification d’une friche militaire qui séparait la ville médiévale de la ville Renaissance. Limitant les démolitions et jouant des contraintes de l’espace existant, Héré va créer un système de places, dont la place Stanislas qui depuis le XVIIIème nous apparaît comme le coeur de la ville alors qu’elle n’est qu’une « couture » qui unit et réorganise la ville.

Ainsi, tout au long des siècles qui précèdent l’ère industrielle, l’architecture et la ville s’adaptent, se réutilisent. Philibert de l’Orme, architecte de la Renaissance, théorise dans un magnifique plan la transformation d’un château médiéval en château moderne. Cet architecte, qui aujourd’hui aurait son équivalent dans un Jean Nouvel, témoigne, comme beaucoup d’autres, d’une capacité à faire du neuf avec du vieux, autrement dit à « accommoder les restes ».

Si la ville s’adapte, elle peut aussi être déconstruite et ses matériaux recyclés pleinement. On observe ainsi de nombreuses villes en Europe dans lesquelles les matériaux issus de la démolition des remparts sont utilisés pour de nouvelles constructions. Il s’agissait là d’un vrai savoir-faire tenu par des entreprises spécialisées. Dans de nombreux territoires, on peut identifier un cycle d’utilisation organisé des matériaux passant des bâtiments nobles pour finir sur des bâtiments agricoles ou secondaires.

Un des autres aspects intéressants des villes européennes à l’aune du développement durable concerne la maîtrise des ambiances. En effet, nos architectures et nos villes sont déterminées par des objectifs de maîtrise des ambiances, du climat et de l’environnement jusqu’à en faire un enjeu architectural. L’évolution des styles architecturaux au cours des siècles peut ainsi se lire comme l’évolution d’un système constructif et même d’une compétence à édifier comme l’entend F. Choay. Les corniches de l’immeuble ancien, avant d’être architecturales, permettent de limiter le ruissellement de l’eau sur les façades. De même, avant d’être esthétiques, les enduits à la chaux permettent le bon fonctionnement du système naturel de régulation hygrométrique des murs.

En matière de gestion des ambiances, les exemples sont nombreux et souvent très variés suivant les régions. A la pointe de notre continent, sur l’île d’Ouessant, l’orientation systématique des maisons tient compte des vents dominants afin de proposer un habitat protégé. On retrouve des principes similaires dans les villages de montagnes concernant la maîtrise des avalanches. Dans le sud de l’Espagne, les maisons à patios offrent des systèmes de climatisation naturelle particulièrement efficaces. Entre économies de moyens et maîtrise parfaite des ambiances, la ville et l’architecture sont riches d’enseignements. Pensées et construites localement, leur bilan énergétique global est sans doute bien plus positif que bon nombre de nos urbanisations récentes. Il rejoint bien avant d’autres le premier objectif du facteur 4 : la sobriété.

La ville européenne, lieu d’innovation exigeante

Depuis 5 000 ans, la ville s’est toujours adaptée en s’agrandissant ou en se réduisant. Ses usages ont muté de nombreuses fois. Avec le retour d’un paradigme architectural présent dans le concept de développement durable, nous sommes face à un moment historique. Demain, il nous faudra donc concilier le low tech (paille, pierre, etc.) et le high tech (les panneaux photovoltaïques) pour en faire des lieux d’innovations exigeantes.

L’innovation est un des moteurs de l’histoire de l’architecture. Elle a permis à des parties considérées comme purement techniques de devenir des éléments architecturaux à part entière. Ainsi les cheminées ont été peu à peu intégrées par l’architecture, au point de devenir objets architecturaux. Un exemple se trouve dans les « coiffures » de châteaux comme à Chambord ou, plus près de nous, dans les architectures Art Nouveau. Pourquoi donc l’histoire des innovations architecturales s’arrêterait-elle à l’ère du développement durable ? Quelques exemples d’architecture écologique récente, parmi lesquels le récent quartier Bedzed réalisé en Angleterre, montrent clairement le contraire. Les cheminées de ventilation et d’aération de ce quartier font partie intégrante de son image architecturale.

Le même enjeu se présente pour les panneaux solaires. L’office du tourisme d’Alès, installé dans les ruines d’une ancienne église, montre que l’utilisation ingénieuse de panneaux solaires peut être à l’origine d’une image architecturale forte. Parallèlement, les recherches progressent notamment par la définition de contraintes ou d’ambitions architecturales. Ainsi des capteurs peuvent désormais être miniaturisés, teintés ou encore installés directement sur des fenêtres.

Dans d’autres domaines, les pistes de recherche et d’innovation sont prometteuses. Quelques industriels proposent maintenant des enduits isolants minces qui permettent de respecter la modénature de la façade. Une société hollandaise a développé un vitrage isolant collé de haute performance et extrêmement mince qui permet ainsi de réutiliser les menuiseries existantes.

Si l’ère du développement durable introduit un nouvel éclairage sur l’architecture, on voit émerger de plus en plus de concepteurs attentifs à prendre en compte cet enjeu non pas techniquement mais surtout comme forme de pensée. C’est l’objectif de la fondation Locus et les Global Awards for Sustainable Architecture, dont le travail est intéressant à plus d’un titre. Un des exempled les plus pertinents à ce jour est le Centre du design d’Essen, édifice imaginé par l’équipe d’architectes japonais Saana. Il s’agit d’un imposant cube de béton brut percé de fenêtres aléatoires qui offrent autant de variation dans la relation du bâtiment avec l’extérieur. Si l’architecture est résolument contemporaine, celle-ci s’inscrit dans un site industriel du XIXe reconnu par l’UNESCO. La qualité de ce projet ne s’arrête pas à cette belle confrontation entre patrimoine et modernité, elle vient en effet s’enrichir d’une approche originale et ingénieuse de la question de l’écologie architecturale. En effet, les architectes, utilisant les richesses locales, ont inventé un système de géothermie original qui permet de puiser en profondeur de l’eau chaude issue des anciennes galeries minières inondées ; l’eau est injectée en partie haute des murs du bâtiment et circule dans l’épaisseur de ceux-ci jusqu’en bas afin de les réchauffer et d’assurer une isolation active de la façade. Loin de la haute technologie ou du produit industriel imposé, ce projet devient exemplaire par sa capacité à s’affirmer sur la base d’une intelligence écologique locale. Peut-être est-ce enfin le retour du génie d’accommoder les restes.

Lorenzo DIEZ
Architecte et urbaniste en chef de l’État
Enseignant à l’École de Chaillot
Directeur de l’École nationale supérieure d’architecture de Nancy

Zoom sur le livre événement « 40 ans, une mosaïque »

En 40 années d’existence, l’ENSarchitecture de Nancy a formé et diplômé plus de 1500 architectes. Aujourd’hui ces professionnels oeuvrent pour la majorité dans le Grand Est, au contact des grands décideurs comme des particuliers, posant un regard attentif sur leur environnement. Qu’ils travaillent en qualité de maîtres d’œuvre, d’urbanistes, d’artistes, d’enseignants, de chercheurs … tous sont architectes et mettent au service d’un  » mieux vivre ensemble  » la qualité et l’innovation architecturale et urbaine.

Après la grande exposition des anciens élèves qui s’est tenue à l’école du 1er avril au 27 mai 2011 avant de circuler dans les régions du Grand Est, l’ENSarchitecture de Nancy propose l’édition d’un bel ouvrage illustrant cet événement majeur dans l’histoire de l’école.

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