I. Barth : « L’enseignement supérieur, le territoire, et le vote » - CGE

I. Barth : « L’enseignement supérieur, le territoire, et le vote »

Avec l’aimable autorisation de News Tank
Paris – vendredi 9 juin 2017 – Essentiel n° 95425

« Est-ce que l’université et, au-delà, l’ensemble de l’enseignement post-bac, ne portent pas une part de responsabilité dans les votes extrêmes pouvant conduire à des choix dramatiques pour une nation entière ? », s’interroge Isabelle Barth, professeure en sciences de gestion à l’Université dans Strasbourg, dans une analyse pour News Tank, le 09/06/2017.

« Au nom d’une taille critique dont on ne sait rien, et d’économies d’échelle qu’on sait imperceptibles, les établissements d’enseignement supérieur se recentrent sur les grandes métropoles. Ce n’est plus l’adage “education to people” qui est en cours, mais bien plutôt “people to education” qui sévit et propose une vision des mobilités éducatives, où même les villes de taille moyenne disparaissent de l’équation », écrit Isabelle Barth.

Elle souligne que « la fermeture d’une antenne universitaire se fait à bas bruit, et ne provoque pas les mêmes protestations qu’une maternité ou un hôpital ». Mais il faut « réfléchir aux effets induits et diffus que cette disparition produit d’un point de vue sociologique et politique au niveau local d’abord, puis par phénomène d’agrégation et de résonnance sur l’ensemble du territoire national ».

Votes extrêmes et sentiment de déclassement

Nous avons tous lu en long et en large les décryptages des votes qui ont conduit les Etats-Unis à l’élection de Trump, et la Grande-Bretagne au Brexit. Nous avons aussi tous vu les cartes de la géographie des votes lors de la dernière élection présidentielle.

Les conclusions des analyses sont unanimes : les votes extrêmes expriment le repli sur soi, la peur de la globalisation, l’angoisse de l’avenir, et s’expliquent par un sentiment de « déclassement » en lien avec un faible niveau d’éducation.

Une géographie des suffrages

 

                «  Les diplômés sont des gens plus aisés, plus hauts dans l’échelle sociale, et résident dans des métropoles  »

 

Partout, les diplômés sont des gens plus aisés, plus hauts dans l’échelle sociale, et résidant dans des métropoles. Et partout, ils votent pour des candidats confiants en l’avenir et prônant l’ouverture sur le monde.

Il y a donc une géographie des suffrages où les métropoles sont portées vers des votes pour le centre ou des partis modérés alors que les campagnes s’expriment pour des extrêmes. On sait aussi que les électeurs plus instruits et plus informés perçoivent mieux les différences de positions entre les candidats, et sont donc, de facto, moins radicaux dans leurs choix, ce qu’on nomme le « vote par enjeux ».

L’excellent ouvrage de Laurent Davezies, « La fracture territoriale (1) », nous livre une analyse aiguë du phénomène en France, qui ne date pas d’hier. Il y décrit quatre France :

  • Une France productive marchande concentrée dans les grandes villes qui réunit 36 % de la population.
  • Une France non productive, non marchande et dynamique à l’ouest d’une ligne Cherbourg – Nice, qui représente 44 % de la population.
  • Une France productive, marchande, en difficulté, avec des bassins industriels déprimés, dans la moitié Nord du pays et qui compte 8 % de la population ;.
  • Une France non productive, non marchande, en difficulté, victime du déclin industriel, que l’on trouve dans le Nord-Est avec 12 % de la population.

Laurent Davezies nous explique que pour certaines régions les plus défavorisées, la situation est très grave, car, en cas de crise, elles n’ont plus aucun amortisseur avec l’assèchement des finances publiques. C’est le cas de la « diagonale du vide » qui va de la Bourgogne, en passant par le nord de l’Auvergne, le Limousin, jusqu’aux Hautes-Pyrénées.

Le territoire terreau des grandes questions sociales

Or, les grandes questions sociales ne se développent pas « hors sol ». Au contraire, elles émanent largement du territoire. Ce déterminant géographique du vote est théorisé par le « gradient d’urbanité » qui renvoie à la distance à la ville (2).

De plus, la structure des emplois aggrave le phénomène d’appauvrissement dans certaines zones. En effet, depuis plusieurs années, les « petits Blancs » français voient leur situation se dégrader, car les immigrés sont finalement sous-représentés dans la population ouvrière industrielle et souffrent moins qu’eux des destructions d’emplois massives dans ces secteurs.

 

                «  On peut légitimement se demander le rôle qu’a oublié de jouer l’enseignement supérieur dans cette évolution  »

 

L’espace, nous dit Laurent Davezies est le grand absent de l’économie, or une des causes de l’appauvrissement est l’ « immobilité résidentielle », particulièrement dans les pays latins. La mobilité est vécue comme une violence par les plus vulnérables. Ainsi, entre 2001 et 2006 11 % des familles de cadres français ont changé de département pour seulement 4 % de familles d’ouvriers.

Devant un tel tableau (dressé ici à grands traits), et sachant que le niveau d’éducation est corrélé au niveau d’emploi et que les deux le sont aux votes exprimés, on peut légitimement se demander le rôle qu’a oublié de jouer l’enseignement supérieur dans cette évolution.

Le rôle de l’enseignement supérieur dans le développement des territoires

Depuis bientôt deux décennies, l’enseignement supérieur n’a de cesse de prôner la carte de la concentration et des « grands » établissements (par le nombre), au nom de l’excellence, et pour être visible de Shanghai. Ainsi, au nom d’une taille critique dont on ne sait rien, et d’économies d’échelle qu’on sait imperceptibles, les établissements d’enseignement supérieur se recentrent sur les grandes métropoles.

Les sites délocalisés (comme les départements d’IUT) sont soumis au soupçon de la « secondarisation », de la baisse de qualité, et aux contraintes de coûts ou d’absence de volontaires chez les enseignants-chercheurs.

On observe que la concentration universitaire se superpose à la concentration métropolitaine pour avoir de grands centres d’excellence.

Autocensure

Très concrètement : l’absence d’accès facile à une première année d’université compte-tenu du coût en temps, en énergie, en tranquillité, peut créer un phénomène d’autocensure chez de jeunes bacheliers. Ils peuvent renoncer à des études supérieures tant les obstacles pour partir étudier à 50/60 km peuvent leur sembler insurmontables.

Ainsi une étude du Cese de janvier 2017 (3) propose une cartographie des jeunes ruraux français tout à fait intéressante : ils sont 1,6 million entre 16 et 29 ans soit 18 % de la population française et sont très attachés à leur territoire. Leurs études sont plus courtes devant le « frein financier lié à la mobilité », ainsi 7,3 % d’entre eux sont diplômés des 2e et 3e cycles contre 15,4 % des jeunes urbains.

De plus, une étude de 2013 montre que les jeunes étudiants s’ancrent dans les grandes villes où ils s’installent pour étudier, accentuant encore le phénomène (4).

 

                «  L’adage « people to education » sévit »

 

En effet, faute d’un département délocalisé d’IUT, ou de toute autre faculté  dans de petites villes, le choix se résume à quitter son cocon familial et amical, au moins toute la semaine. Ce n’est plus l’adage« education to people » qui est en cours, mais bien plutôt « people to education » qui sévit et propose une vision des mobilités éducatives, où même les villes de taille moyenne disparaissent de l’équation.

Un abandon coupable

 

                «  Une part de responsabilité dans les votes extrêmes  »

 

Est-ce que l’université et, au-delà, l’ensemble de l’enseignement post-bac (car, par exemple, les écoles de management n’ont pas non plus brillé dans les choix de maintien sur les territoires) ne portent pas une part de responsabilité dans les votes extrêmes pouvant conduire à des choix dramatiques pour une nation entière ?

Les stratégies d’accompagnement du mouvement de métropolisation de l’enseignement supérieur sont actées même si elles ne sont pas clairement exprimées.

La fermeture d’une antenne universitaire se fait à bas bruit, et ne provoque pas les mêmes protestations qu’une maternité ou un hôpital. Mais il nous faut réfléchir aux effets induits et diffus que cette disparition produit d’un point de vue sociologique et politique au niveau local d’abord, puis par phénomène d’agrégation et de résonance sur l’ensemble du territoire national.

Les universités comme les business schools cherchent actuellement avec les calculs de leurs « facteurs d’impact », à prouver leur rôle d’acteur sociétal et de pourvoyeur de développement économique sur leur territoire. Elles devraient aussi calculer leur impact de dégradation de la richesse intellectuelle et politique quand elles se retirent.

Il en va de la responsabilité de l’enseignement supérieur français.

En vignette : Isabelle Barth – © Alexis Chézière

X
X