Accompagnement de l’entrepreneuriat féminin dans les Quartiers Politiques des Villes : nous apprenons autant (voire plus) que nous enseignons l’entrepreneuriat !

Retour d’expérience sur les actions de la Chaire FERE (Femmes et Renouveau Economique de Grenoble Ecole de Management)

 

Sans prosélytisme, être professeure chercheure dans mon école est une expérience formidable : Cela fait quelques années déjà que j’ai la chance de pouvoir répartir ma charge de travail entre mon enseignement auprès du public traditionnel d’une Grande Ecole et celui auprès d’un public qu’une Grande Ecole touche très peu, ceci au travers des programmes de recherche action de la Chaire FERE et aux partenariats qu’elle a signés avec des acteurs clés (Les Premières, la French Tech, EDLV, Stella Lab…) : celui des femmes des Quartiers les plus défavorisés de France et d’ailleurs. Retour d’expérience.

 

« Nos » étudiants créent parfois leur entreprise durant leurs études, mes étudiantes de QPV deviennent entrepreneures pour financer leurs études.

Quoi qu’on en dise, le public d’une Grande Ecole est plutôt facile à cerner : il est composé à 70% de jeunes adultes issus de milieux plus ou moins favorisés mais pour lesquels l’accès à l’emprunt pour financer les études, pour envisager une expérience longue à l’étranger, pour penser un stage ambitieux sont envisageables et, en pratique, possibles. Tous ont passé un concours ou équivalent et en connaissent les codes. Certains deviennent entrepreneurs durant leurs études, c’est loin d’être une majorité.

Il n’en est pas de même du second public tant les profils sont multiples, à commencer par le niveau d’étude et de réussite scolaire – certaines n’ont pas de CAP mais d’autres ont un Bac +5, mention TB . Si certaines n’ont jamais quitté leur quartier, d’autres ont fait le tour du monde pour y parvenir, d’autres enfin sont binationales (un pied dans ce quartier et un pied dans un autre pays). Sur un plan concret, les ambitions sont plus restreintes mais dans les rêves, c’est tout autre chose. Plusieurs d’entre elles deviennent entrepreneures pour financer leurs études…

 

Ne surtout pas « copier – coller » nos cours existants pour enseigner l’entrepreneuriat en QPV !

Les femmes des QPV de France et d’ailleurs que la Chaire FERE ne nous attendent pas pour devenir entrepreneures. Certaines le sont déjà et cela marche très bien sans nous (et heureusement !). Aussi, le complexe du « ce n’est pas pour moi », propre aux femmes, n’est plus à travailler, l’intention entrepreneuriale encore moins. Habituées à gérer les choses seules, les cours et tuyaux proposés sur Insta n’ont aucun secret pour elles ! Le QPV constitue souvent – mais on l’ignore – un marché en tant que tel. Mieux que quiconque, elles possèdent le réseau pour y accéder.

Dans un tel contexte, on s’aperçoit bien vite que l’enseignement dispensé à nos étudiants n’est pas applicable auprès de ces femmes.

 

Le plafond de verre des femmes entrepreneures des QPV ? la « scalabilité »

A quoi pouvons-nous servir alors ? Deux missions : d’abord, s’intéresser aux femmes en décrochage scolaire ou éloignées de la vie économique. Est-ce notre mission ? Oui, si, encore une fois, on adapte notre enseignement et on accepte que leurs pratiques entrepreneuriales ne respectent pas nécessairement nos normes. La 2nde mission : accompagner les femmes en micro-entreprises à faire croitre leur activité et à passer à quelque chose de plus grand, qui génère de l’emploi et leur permette de déléguer et de s’émanciper. Certaines d’entre elles sont au plafond du chiffres d’affaires réalisables en tant qu’auto-entrepreneure et l’enjeu est de les accompagner à sortir durablement du marché du QPV pour les faire rêver plus grand et penser leur activité dans deux pays, la France et leur autre pays, par exemple. Les accompagner nous pousse à travailler plus, à aiguiser notre expertise sur le statut de l’entreprise pertinent pour réaliser cette action, la fiscalité, à mettre en contact avec LE bon expert sur deux continents la plupart du temps. Les accompagner nous pousse aussi à travailler avec elles sur des freins très ancrés sur la peur de trop se projeter, sur la confiance aussi pas envers elles mais envers le monde du « business » que nous représentons.

 

La confiance pour l’inclusion !

Au-delà d’un plaidoyer pour un enseignement et d’un accompagnement adapté, notre travail repose désormais sur l’instauration d’une logique de confiance et d’inclusion. D’inclusion car certains de nos étudiants sont progressivement invités à participer à certains programmes que nous menons dans les QPV de Grenoble et bientôt de Paris en menant des focus groups, des tests de concepts sur les projets portés par ces femmes. Ce n’est qu’en créant du lien que les différences seront acceptées !

 

Séverine Le Loarne-Lemaire,
Professeur et Titulaire de la Chaire FERE

 

A propos de Séverine Le Loarne Lemaire

Séverine LE LOARNE LEMAIRE est professeure à Grenoble Ecole de Management (GEM) et Titulaire de la Chaire FERE (Femmes & Renouveau Economique). Ses recherches portent sur la place du genre dans les processus d’innovation et sur l’entrepreneuriat féminin (en particulier des femmes « à la marge ») en pratique. Elle représente la France dans le programme Global WEP (Women Entrepreneurship) de l’OCDE.

Elle a fondé en 2016 la chaire FERE qui rassemble 28 chercheurs affiliés. Elle est le laboratoire externalisé des réseaux dédiés à l’entrepreneuriat féminin et œuvre dans 8 pays (dont la France mais aussi les USA, le Pakistan, le Liban etc.) pour comprendre les pratiques entrepreneuriales des femmes dans les zones défavorisées et développer de l’ingénierie pédagogique adaptée.

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