Continuité et ruptures : quel nouveau modèle pédagogique ?

Jean-Marie Gilliot

Ce temps de crise a été difficile pour tous, pendant lequel le numérique sous toutes ses formes a été largement utilisé. Il a permis de maintenir en activité des pans entiers de l’activité, le télétravail a ainsi pris un essor inimaginable avant la crise. Le numérique a également permis de garder un certain contact social tout au long du confinement. Le monde d’après intégrera sans doute de nombreux usages développés pendant cette période particulière. Dans le domaine de l’éducation aussi, le numérique a également permis de maintenir une activité pédagogique et le contact de l’ensemble de la communauté éducative : étudiants, enseignants notamment.

Si le temps du confinement a été un temps d’enseignement en situation d’urgence (Emergency Remote Teaching disent nos collègues anglo-saxons), il a été un formidable révélateur et une source de remise en question de nos pratiques pédagogiques. Nous allons ici examiner quelques leçons à retenir et esquisser une direction possible pour opérer une transformation pertinente qui s’impose en tout état de cause.

 

Un constat et des acquis

Les premiers retours du confinement[1] nous permettent de mieux prendre conscience d’un certain nombre de points : la nécessité d’un pilotage clair par les institutions pour une mobilisation coordonnée, l’extrême fatigue des personnels (enseignants en tête) et des étudiants à l’issue de cette période particulière, la nécessité renouvelée d’accompagner les étudiants, le fait que le temps en présence est précieux, mais aussi que tous ont maintenant une expérience vécue du numérique éducatif.

Des faits, connus de longue date par ceux qui étudient et promeuvent l’utilisation du numérique, ont ainsi pu être partagés par tous : l’enseignement à distance est possible, et le numérique offre des possibilités intéressantes au-delà de la simple diffusion de vidéos, pour proposer des activités variées (construction coopérative de documents, partage de production, travail en petit groupe, suivi de projet, …) ; l’engouement pour les webinaires interactifs, et les forums et autres moyens d’échanges (entre étudiants, entre collègues, avec des personnes référentes, …) confirme que le numérique permet de multiplier les vecteurs d’entraide pour permettre de répondre aux questions pressantes qui se sont posées. Ces usages, nouveaux pour beaucoup de collègues pourront être développés dans le futur.

 

L’opportunité d’une transformation pédagogique qui s’impose

Mathieu Vermeulen

Si la période de confinement est maintenant derrière nous, le besoin de résilience persiste. Nous ne savons pas quel sera le scénario de la rentrée, si un second confinement sera nécessaire. Nous devons aussi nous rappeler que cette crise n’est pas la première, les périodes d’évaluation ont déjà été perturbées plusieurs fois dans le passé, ni la dernière, les déplacements pourraient par exemple continuer à être limités. Bref, il nous faut apprendre de ces crises pour élargir le champ des possibles pour anticiper les suivantes, y compris en éducation. Il va nous falloir apprendre à gérer différemment les temps en présence, tout comme nous avons appris à gérer des étudiants qui ont des parcours différents, le premier partant un semestre à l’étranger, le second ayant un contrat de professionnalisation, le troisième étant en apprentissage, le quatrième ayant pris une année de transition, le cinquième et les suivants venant d’autres pays.

Considérer tous ses étudiants comme présents sur le campus n’est plus donné pour acquis. Il est donc temps de se poser la question de la place du présentiel, de savoir là où il fait sens, de quelles solutions alternatives sont possibles pour maintenir le niveau de nos formations, pour que l’expérience d’apprentissage et de vie de nos étudiants soit la plus riche possible. Cette exploration doit également permettre d’arbitrer pour savoir ce qu’il faut prioritairement conserver en présentiel : amphis, examens, travail en groupe et projets, travaux pratiques, simulation d’entretiens d’embauche, convivialité …

Cette nouvelle dimension peut être vue comme une opportunité pédagogique pour renouveler nos pratiques, mais peut-être aussi pour gérer au mieux une plus grande variété de parcours. L’alternance de présence et de distance repose par ailleurs le contrat pédagogique avec l’étudiant. Ne plus être constamment à son coté doit amener à le responsabiliser d’avantage, en explicitant règles, accompagnement et aides dont il dispose pour qu’il puisse se les approprier, pour lui permettre de développer une plus grande autonomie[2], en lui reconnaissant un pouvoir d’agir.

Si la question semble d’abord pédagogique, elle repose aussi la question des infrastructures et des organisations. La réflexion sur les espaces d’apprentissages est à enrichir au regard de cette question du présentiel. La mise à disposition de ressources (bibliothèques numériques), d’espaces de convivialité, qui permette de mixer présence et distance en est un des enjeux. L’équipement de nos étudiants également.

 

L’articulation présence et distance

Des travaux existent sur l’hybridation des formations, qui permettent d’articuler la distance et la présence pour une formation[3]. La question du lien social a également déjà été abordée[4]. Certains dispositifs[5] donnent la liberté à l’étudiant de faire le choix régulièrement de suivre la formation en présence, à distance de manière synchrone, ou asynchrone. Ils ne correspondent pas à une organisation qui affirme les activités en présence comme une activité particulière, et qui s’impose à toutes les formations.

Tout comme les questions de massification et d’ouverture apportés par le mouvement des MOOC ont nécessité de revisiter les travaux de la formation à distance, ceux-ci ont donné des éléments pour aborder l’enseignement en situation d’urgence mais se sont avérés insuffisant pour proposer un cadre d’action.

Cette nouvelle question que nous abordons nécessite donc un travail de recherche urgent, et, de manière concertée, un travail sur des ressources donnant des éléments qui puissent guider les enseignants pour leur permettre d’approfondir des pratiques nouvelles pour eux, à leur rythme et en respectant leur liberté pédagogique.

C’est donc un travail de recherche action qu’il est nécessaire d’entamer. Les situations de crise ont également démontré que la recherche était plus rapide et efficace lorsqu’elle était collaborative. Le numérique est ici un allié objectif pour nous organiser de manière agile[6].

Dans ce cadre, nos écoles disposent de beaux atouts pour développer des programmes de formation et des modalités apportant une expérience riche à nos étudiants. L’accompagnement de ces derniers est intégrée dans nos missions et nous permettent de proposer des activités riches et variées, articulant théorie et pratiques. Les questions de continuum entre présence sur campus et présence en entreprise nous ont déjà habitué aux alternances des temps de formation. Un travail scientifique et collaboratif nous permettra de transformer ces atouts pour y intégrer cette nouvelle articulation entre présence et distance.

 

[1] Voir par exemple ce webinaire du 28 mai 2020 avec un éclairage international https://youtu.be/W9waTgdEfKI

[2] Les recherches autour de l’auto-régulation des apprentissages en environnement numérique sont actuellement très actives, voir par exemple Kizilcec, R. F., Pérez-Sanagustín, M., & Maldonado, J. J. (2017). Self-regulated learning strategies predict learner behavior and goal attainment in Massive Open Online Courses. Computers & Education, 104, 18‑33. DOI

[3] Le projet HySup a ainsi proposé une taxonomie des formations hybrides http://prac-hysup.univ-lyon1.fr/

[4] Voir par exemple en formation des adultes les travaux de Annie Jézégou qui distinguent proximité et présence : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01951530

[5] La co-modalité à l’université de Laval au Québec https://www.enseigner.ulaval.ca/ressources-pedagogiques/la-formation-comodale

[6] Nous proposons ainsi une initiative ouverte pour avancer dans ce sens : voir https://www.ripostecreativepedagogique.xyz/?GH

[7] https://tipes.wordpress.com/

 

Jean-Marie Gilliot, maître de conférences en informatique à IMT Atlantique
Mathieu Vermeulen, responsable de l’équipe Innovation pédagogique d’IMT Lille Douai

 

A propos de Jean-Marie Gilliot

Jean-Marie Gilliot est maître de conférences en informatique à IMT Atlantique depuis 2002, et membre élu du conseil d’école. Il anime l’équipe de recherche MOTEL (MOdels and Tools for Enhanced Learning) au Lab-STICC. Dans ce cadre, il s’intéresse à la personnalisation des apprentissages dans les environnements informatiques dans une visée de développement de l’autonomie. Dans le cadre des learning analytics, il a développé des outils pour associer les utilisateurs (conception participative) aux usages des données. Acteur de l’innovation pédagogique, Co-animateur du premier MOOC francophone, il a coordonné le développement des MOOC à IMT de 2013 à 2015. Il a également organisé plusieurs éditions du colloque QPES « Questions de pédagogies dans l’enseignement supérieur ». Il partage ses initiatives et ses réflexions sur son blog Techniques innovantes pour l’enseignement supérieur[7]

 

A propos de Mathieu Vermeulen

Mathieu Vermeulen travaille à l’IMT Lille Douai depuis 2003 en tant qu’ingénieur pédagogique et responsable de l’équipe Innovation pédagogique. Il a exploré les contrées de l’innovation pédagogique (avec par exemple les approches agiles dans l’enseignement ou A.L.P.E.S.) et parcouru le monde des jeux sérieux (avec les ECSPER et les Escape Games pédagogiques).
Depuis fin 2015, il arpente les sentiers de la recherche avec l’équipe MOCAH du LIP6, Sorbonne Université, au sein de laquelle il a obtenu un doctorat en informatique en juin 2018. Aujourd’hui enseignant-chercheur en EIAH (Environnements Informatiques pour l’Apprentissage Humain) à l’IMT Lille Douai, ses recherches sont centrées sur les approches meta-design pour les jeux sérieux qui visent à impliquer fortement les enseignants du supérieur dans les étapes de conception (Participatory Design) et d’usage (via les Learning Analytics), et sur l’évaluations des compétences des étudiants via l’usage d’EIAH (via le projet i-Site ULNE APACHES). Il est impliqué dans le déploiement d’une méthode de recherche pour l’informatique centrée humain baptisée THEDRE.

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