Enjeux et paradoxes des SHS dans la formation et la recherche

Une spécificité des SHS : « Tous experts » ?

Je tiens à rappeler que la spécificité des SHS est qu’elles nourrissent des échanges infinis pour de nombreux acteurs. Beaucoup de monde se prétend « expert » en SHS. Il est frappant de constater que, très régulièrement, des personnes, qui n’y connaissent pas grand-chose, se permettent d’intervenir sur le contenu et l’organisation des SHS. On n’imagine pas cela à propos d’autres domaines scientifiques comme les mathématiques ou la physique par exemple. Tout cela occasionne des conséquences parfois négatives sur la place et la dynamique des SHS dans la durée. Dans le même temps, les SHS sont de plus en plus sollicitées, voire réclamées, dans les stratégies et les formations de nombreux élèves. Comment expliquer ce paradoxe ?

 

Les SHS appréciées par les élèves… et les employeurs

En général, les SHS ont assez bonne presse aux yeux des élèves. C’est parfois moins évident pour les décideurs ou les employeurs lorsqu’ils s’intéressent à l’organisation des écoles. Ils demandent régulièrement des SHS « utiles » pour le monde du travail, sans que ce terme soit toujours très bien défini. On constate une évolution chez les élèves qui ont intégré le monde professionnel. On voit aussi régulièrement des employeurs qui soulignent l’importance des compétences basées sur les SHS dans la vie professionnelle. Ils y voient un outil qui facilite la compréhension et parfois la rationalisation du travail notamment grâce aux méthodes et aux réponses pluridisciplinaires qu’elles apportent. Il est vrai que les SHS permettent une gestion de problématiques complexes (avec la nécessité croissante de réponses pluridisciplinaires, …). Elles facilitent l’étude et la mise en œuvre du changement (innovation, maîtrise des concepts et évolution des grilles d’analyse de l’environnement, …). Elles autorisent une prise de distance souvent souhaitable dans certaines prises de décision (perspective longue, comparatisme, ouverture et multiculturalisme, …). Autant de perspectives positives pour le champ notamment du fait du contexte économique, technologique, politique ou social.

 

Un contexte favorable avec la montée de demandes et de questions pour les SHS

Depuis plusieurs années, les SHS sont de plus en plus sollicitées pour contribuer à la recherche et à la formation. Cela tient au fait que, de manière plus générale, les SHS sont au cœur de nombreux défis actuels. Par leurs façons de poser des questions ou par leurs méthodes, elles font écho à un grand nombre de défis actuels. On pense par exemple aux défis technologiques et pratiques (organisation et politiques : innovation et recherche, modifications des frontières des marchés et des produits, smartphone…). Les sociétés sont aussi confrontées à des défis importants dans le domaine de l’environnement (développement durable, pollution …), des rapports sociaux (relations femmes-hommes, intégration sociale, nouvelles formes de travail, pauvreté, racisme, minorités et genre, …). Les relations économiques mettent les pays et les peuples en tension (mondialisation, croissance molle, chômage, …). Les organisations sont confrontées à de nouveaux défis (intégration des salariés, méthodes d’incitation, décentralisation/contrôle, …). Les régimes politiques, en particulier les démocraties, sont en difficultés (désintérêt pour la politique et les formes d’expression ou sociales, menace des forces « antilibérales » et antidémocratiques …). Toutefois, la gamme des sollicitations varie tant sur le fond que sur la forme. Les SHS peuvent être sollicitées pour proposer des réponses « utiles » et à court terme ou alors pour des réponses plus longues et dont les retombées sont plus délicates à évaluer en termes de rentabilité ou de mise en œuvre concrètes. Comment cela se traduit-il au sein de la CGE ?

 

La nécessité d’un bilan de l’état des SHS au sein de la CGE

Face à tous ces enjeux et ces questionnements, il a semblé intéressant à la commission Recherche et Transferts de la CGE de lancer en 2017 une première enquête sur les menaces et les opportunités dans les SHS. Cette enquête poursuivait trois objectifs principaux :

  • s’interroger sur les visions du périmètre et des contenus des SHS
  • proposer un état des lieux sur les stratégies de développement en termes de formation de recherche et d’innovation
  • obtenir des retours d’expérience entre établissements.

Dans ce cadre, nous avons obtenu 95 réponses sur 226 établissements sondés. La majorité des réponses provenant des écoles d’ingénieurs. Après croisement des résultats, le constat premier est qu’il existe une certaine difficulté dans la définition des SHS. Cette variété constitue sans doute une force car les SHS couvrent une multitude de questions et d’enjeux d’autrefois et d’aujourd’hui. Ceci explique aussi en partie la fragilité de ce vaste champ de connaissances, de méthodes et de recherches.

 

Premières constatations : forces et fragilités des SHS au sein des écoles de la CGE

Il existe une difficulté récurrente à définir les SHS. Le questionnaire a révélé que, tant du côté des décideurs que des enseignants, il existe une grande variété dans la représentation et les contenus du champ des SHS. On peut le résumer par 3 questions :

  • Quel périmètre ? Les SHS regroupent-elles les thématiques des humanités (littérature, philosophie, …), des sciences sociales (dominante économie et gestion) ou encore des langues et cultures ?
  • Quels statuts ? Les SHS constituent-elles des sciences à proprement parler, des herméneutiques, des domaines de connaissances générales, ou simplement de la culture générale ?
  • Quels contenus ? Quelle matrice est intégrée aux SHS – des théories et des concepts, des savoirs pratiques et techniques ou encore des savoirs comportementaux (sport, soft skills …) ?

 

La deuxième difficulté a trait aux objectifs assignés aux SHS dans les écoles, qui peuvent varier entre deux extrêmes : s’agit-il de former de « beaux esprits cultivés » – autrement dit quelque chose d’intéressant mais pas forcément « utile » – ou d’une « formation à vocation professionnelle et scientifique » – autrement dit des apprentissages conceptuels et méthodologiques finalisés ? Le type de formation (culturelle ou scientifique) et son niveau d’approfondissement (initiation, expertise ou formation scientifique) ne sont pas toujours harmonisés entre établissement ou types de diplômes, ce qui rend difficile toute tentative de normalisation. Parle-t-on de la construction d’une base culturelle ou d’aptitudes individuelles et sociales ?

La troisième difficulté s’articule autour des modalités de pilotage et d’évaluation des SHS. Sur cet aspect, la difficulté est double. Elle réside aussi bien dans la détermination de la gouvernance (quelle place laisser aux enseignants et chercheurs réellement experts en SHS ?), l’organisation des critères de pilotage (quelle utilité / à court ou long terme, quelle visibilité nationale ou internationale, quelles relations entre enseignement et recherche, quelle contribution à l’employabilité, quelle contribution à l’innovation, quelles capacités de réponse aux attentes et demandes sociales ?) ou, pour finir, dans l’affectation des ressources et dotations budgétaires.

 

Enfin, la dernière difficulté qui nous a été rapportée fait état d’une image ambiguë des SHS. En effet, elles sont parfois critiquées pour leur supposé manque de rigueur. De plus, certains considèrent qu’il existe une incapacité ou un refus des SHS à viser ou à construire une action sur le réel. Enfin, on constate régulièrement une forme de méfiance vis-à-vis des SHS jugées dérangeantes, voire subversives (voir les cas des politiques universitaires au Brésil récemment ou au Japon). Notons au passage, le fait que, si certains travaux ou programme de SHS devraient être soumis à plus de critiques et d’exigence, il n’en demeure pas moins que ces positions sont souvent exprimées sur la base d’une méconnaissance assez profonde de la réalité des SHS, ou alors de postures idéologiques souvent conservatrices, voire réactionnaires. Dans ce cadre, comment inscrire les SHS dans le contexte spécifique des Grandes écoles ?

 

Quels objectifs possibles pour les SHS dans les Grandes écoles ?

L’analyse de ces résultats nous invite donc à nous interroger sur les objectifs à mettre en place pour mieux intégrer les SHS dans les Grandes écoles. Ces derniers sont nombreux mais il parait important de distinguer 4 pistes de développement pour l’enseignement et la recherche :

  • apprendre à observer et étudier les hommes et les sociétés afin de produire des concepts ou des résultats. Cela signifie que les SHS ne peuvent être réduites aux vielles « humanités » (littérature, philosophie, etc..) ou aux sciences sociales classiques (histoire, sociologie, …) mais doivent être appréhendées comme un ensemble comprenant des Humanités modernisées, notamment au regard des questions et des enjeux actuels.
  • apprendre à découvrir, rechercher et comprendre: au-delà des raisons visibles, les règles, lois et logiques de fonctionnement intimes des sociétés et des hommes (i.e. Sciences sociales ET sciences humaines) ; apprendre le comparatisme et la généralisation ; contribuer à élaborer la compréhension voire les solutions du futur (cf. les défis évoqués plus haut). Ce projet est de même nature que celui des sciences dites « dures ». Un tel projet intellectuel doit se faire en dialogue avec elles sur un pied d’égalité. Enfin, les SHS doivent montrer l’inscription et l’importance des phénomènes humains et sociaux dans la durée et l’histoire.
  • apprendre la difficulté et la rigueur de la production, de la diffusion et de l’évaluation des savoirs en SHS. Il s’agit à l’instar d’autres domaines scientifiques de former aux méthodes et aux raisonnements via les SHS.
  • maîtriser la complexité : l’objectif est de former au dépassement des fausses évidences dans l’actualité (les « fake news », les remises en cause de la rationalité, la « culture du débat télévisé et du mauvais journalisme »,  .). Les SHS doivent aussi interroger les dérives scientistes de certaines disciplines de leurs champs, ou d’autres sciences : comprendre « le social en laboratoire » ; considérer que seules la formalisation mathématique produit des « Sciences » ou lutter contre une forme de naturalisation des SHS où le « Social » serait expliqué par la nature et la biologie.

 

Éric Godelier,
ancien président du département SHS de l’École polytechnique (2002-2017) et représentant de la CGE à l’Alliance Athéna

 

A propos d’Éric Godelier

Éric Godelier est professeur des universités, agrégé de sciences de gestion. Il est ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan, agrégé d’économie et docteur en histoire de l’EHESS. Entre 2004 et 2017, il a été président du département des Humanités et Sciences sociales à l’École polytechnique Au sein de l’école polytechnique, il coordonne les SHS pour l’école franco-chinoise d’ingénieur Sanghai (SPEIT) lancée avec l‘université Jiaotong et les écoles Mines, ENSTA et Télecom. Il est membre du bureau de la MSH de Paris Saclay. Au niveau national, il est membre du CNU (Section 06). Depuis 2016, il est président de l‘association française pour l’histoire des entreprises. Au sein de l’École polytechnique, ses recherches portent sur la conception et la diffusion des outils et des modèles de management dans une perspective historique et anthropologique. Il a publié 6 ouvrages – dont 4 en coordination -, 25 chapitres d’ouvrages collectifs ainsi que plus de 40 articles (Entreprises et Histoire, BHC On Line, Entreprise and Society, …). Il a délivré 52 communications dont 31 dans des congrès et séminaires internationaux. Il est membre du comité scientifique pour l’économie aux journées d’histoire de Blois.

Entre 2006 et 2011, il a coordonné un programme sur l’histoire des pratiques et de la pensée managériale française depuis le XIXe siècle. Un livre en ligne a été publié en 2011 avec 42 contributions (http://mtpf.mlab-innovation.net/fr/). En 2015 il a publié avec Eve Chiapello (HEC-EHESS) l’ouvrage Management Multiculturel, Tome 1 « Pratiques de Management comparées » et Tome 2 « Explorations indiennes » (éditions de l’école polytechnique). Cet ouvrage présente les recherches menées dans le cadre de la chaire sur le management multiculturel lancée en 2007 par l’alliance Renault-Nissan. Ce programme a été poursuivi avec de nouveaux partenaires en Chine (PSA) et en Inde (Suez environnement, AXA et ATOS). Ce programme a touché plus de 260 élèves de français, japonais, chinois et indiens. Depuis 2017, il préside le comité d’organisation du premier congrès international d’histoire des entreprises en France qui se tiendra à Paris du 11 au 13 septembre 2019. Ce congrès est co-organisé par l’université Paris Dauphine, Sorbonne et l’ESCP ; l’ENS, le CNAM ainsi que de nombreuses autres partenaires institutionnels et académiques. Plus de 250 participants sont attendus ; https://businesshistory.sciencesconf.org/.

Il est chevalier de l’ordre national du mérite.

 

Quelques publications et communications majeures :

  • A paraître en 2020 : « European Corporate Culture : toward globalization or Resistance ?” in European Capitalism: the pillars of an identity, F. Amatori & Y. Cassis (eds), Oxford, Oxford University Press (OUP)
  • 2018 : « European Corporate Cultures: Toward common Values, Representations, Behaviors, Principles and rules of organizing business ? Workshop  “In Search of European Capitalism »  Florence, 15-16  March 2018 at the European University Institute
  • 2017 : Communication à la Journée d’étude de l’ANACT « Un management de qualité, ça s’apprend ? », 9 octobre, MGEN-Paris
  • 2017 : coordination du numéro d’Entreprises et histoire sur le thème « Entreprises et militaires », n°85, décembre 2016.
  • 2015 : « Sur la nécessité » de positions hétérodoxes en sciences de gestion. Deux figures emblématiques : James March et Elinor Ostrom » avec R. Pérez et J. Brabet, in G. Naro et D. Travaillé (dir .) Les systèmes de gestion entre simplification et complexification, Paris, Economica, 2015, pp. 307-331.
  • 2015 : E.Chiapello et E. Godelier (eds.), Management multiculturel, T1. « Pratiques de management comparées », T2. « Explorations indiennes », Paris, Ellipses – Éditions de l’École Polytechnique,
  • 2014 : « The « Change », between History and Management » in Muriel Leroux (ed.), Post-Offices in Europe.18th-21st Century. A Comparative History, Brussels, Peter Lang, pp. 521-526.
  • 2014 : “Is Business Anthropology useful for Business Historians ? Potential highways and dead-ends”, Journal of Business Anthropology, 3(1), Spring 2014, pp. 15-78.
  • 2013 : « L’émergence d’une culture de l’innovation : l’exemple du gaz naturel chez Total (1951-2000) », in P. Fridenson et P. Griset (dir.), Entreprises de haute technologie, Etat et souveraineté depuis 1945, Editions du CHEFF, Paris, pp.212-232
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