Entretien avec Alban Mikoczy, journaliste français d’origine hongroise et correspondant de France Télévisions en Russie

Diplômé du CELSA, il travaille à France 2 depuis 1990, après avoir exercé son métier à Nice-Matin et à France 3. D’abord correspondant dans le sud de la France (Nice et Marseille), il a rejoint le service politique en 1998. Entre 2002 et 2006, il a été chef du service société. De 2006 à août 2010, il a travaillé pour l’édition de 20 heures en qualité de rédacteur en chef adjoint. Depuis le 25 août 2010, il dirige le bureau de France 2 de Moscou et est le correspondant de France Télévisions en Russie et dans les pays voisins.

Il a présenté régulièrement les journaux du matin ou la revue de presse de France 2 dans l’émission Télématin entre 2000 et 2008.

CGE :
Avez-vous un souvenir précis du moment où vous avez choisi votre métier ?

A.M. : Très vite et très jeune, j’ai eu l’envie de faire ce métier. Dès l’adolescence, j’ai beaucoup regardé la télévision, notamment les journaux télévisés, mais aussi beaucoup lu la presse écrite. Mon cas est un petit peu particulier dans le sens où j’ai fait mes études au CELSA, tout en étant très vite salarié ou au moins stagiaire, puis pigiste au quotidien Nice-Matin à Antibes. Ces premiers pas dans le grand bain de la presse écrite étaient la première réalisation de mon rêve professionnel. Le métier de journaliste prit alors toute sa dimension dans les caractéristiques de découverte, de partage que je recherchais à l’époque.

CGE : Entre vos premiers pas de journaliste et la façon dont vous exercez votre métier aujourd’hui, quels sont les critères majeurs d’évolution que vous retenez ?

A.M. : Quand j’ai entamé ma carrière, le découpage des spécialités était très clair : il y avait les journalistes de la presse écrite, ceux de la radio et ceux de la télévision. On mélangeait peu les trois médias, chacun évoluant naturellement dans la spécialité choisie initialement. Je parle ici de la fin des années 80, en particulier entre 1985 et 1988. C’était donc un choix important, un choix « premier », mais finalement une certaine garantie de stabilité de l’emploi.

Les conditions aujourd’hui sont radicalement différentes : un jeune journaliste qui ne développerait ses compétences que dans un unique segment serait voué à une très courte carrière, voire pas de carrière du tout ! Les passerelles entre les médias sont permanentes : sur les pages internet d’un quotidien, vous trouvez systématiquement de nombreuses entrées de lecture dans la structure des textes et surtout des contenus mixtes avec de l’audio, de la vidéo et/ou de la photo a minima.

De la même manière, les télévisions ont toutes leur site Internet qui intègre non seulement leurs modules d’images, mais également de la rédaction. La barrière artificielle entre les techniques médias n’existe plus.

En termes d’évolution, si l’on prend l’exemple du 20h de France 2 que je connais bien, il a énormément évolué. Regardez un journal d’il y a dix ans ; c’est lassant… Tout a changé, le rythme a changé, le langage audiovisuel a changé. À l’époque on traitait 25 informations dans un journal, aujourd’hui on traite 17 sujets en moyenne en leur donnant plus de temps ; c’est une chance d’avoir du temps, pour le préparer, pour analyser les phénomènes… C’est une véritable distinction par rapport aux journaux des éditions permanentes qui vivent dans le même rythme, le rythme d’urgence, qui gouverne l’information sur ces chaînes et sur internet. Dans le journal de 20h, nous sommes déjà plus dans la mise en perspective.

CGE : Dans le reportage, il y a la rencontre. Dans la diffusion, il y a la transmission. Pensez-vous que nous sommes suffisamment formés ou informés pour recevoir l’information ?

A.M. : Je pense que nous sommes même trop informés : ceux qui souhaitent recevoir de l’information peuvent se brancher dès leur réveil et jusqu’au coucher sur un certain nombre de médias qui lui transmettront des informations en continu ou successivement. La nature de la compréhension ou de la clarté de l’émission et/ou de la réception de l’information est essentiellement liée au tri des différentes données émises et/ou reçues.

Qu’est-ce que je retiens ? Quelle valeur et quelle profondeur j’accorde à ce que je suis en train d’entendre, de lire ou de voir ? Est-ce que cela s’est réellement passé comme on me le raconte ? Quel changement cela implique t-il ? Est-ce que c’est important ? Si oui, pourquoi ?… Ces questions ont tendance à disparaître un peu derrière l’abondance de données.

Les journalistes doivent aussi être sélectifs et précis en accentuant la description d’un événement (leur rôle premier autrefois), mais également en l’expliquant, en le remettant dans son contexte et en disant à leur auditoire pourquoi l’événement est de première importance ou non et quels seront les changements notables par rapport à la situation initiale…

CGE : L’industrie de l’information, la multiplication des supports, le volume des analyses sont-ils des phénomènes dangereux, bref, est-ce que trop d’informations tue l’information ?

A.M. : Difficile à dire, autrefois comme aujourd’hui encore, parallèlement à l’information existe la rumeur. Là où il n’y a pas information, il y a assez vite rumeur. Est-ce qu’Internet a multiplié le nombre de rumeurs ? Non. Internet a accéléré leur diffusion, mais aussi leur disparition ; en cela l’immédiateté n’est pas forcément quelque chose de négatif !

Ce qui est important c’est de pouvoir avoir des personnes (et là pour l’instant, nous n’avons pas de réponse toute faite ou de solution évidente) qui soient suffisamment formées pour transmettre de l’information qui ait un sens, qui sachent décrypter et analyser. De même, il faut en face des journalistes, des auditeurs suffisamment attentifs pour faire la différence entre ce qui est sérieux et ce qui l’est moins.

CGE : Est-ce qu’une information peut se diffuser en 140 caractères ?

A.M. : L’information en 140 caractères existe : « Le Pape est mort ». C’est une information brute, une description d’un fait d’actualité, mais nous sommes évidemment loin d’une analyse. Les 140 caractères ne s’y prêtent pas. Ils peuvent plutôt permettre de transmettre une émotion : « La réunion truc, oh là là quelle barbe ! ». Twitter, c’est pour moi le média de l’émotion, fondamentalement, c’est le téléphone sonne ; la possibilité pour chacun de s’exprimer.

Pour ma part, je fais le choix de ne pas utiliser Twitter, mais essentiellement parce que j’habite dans un pays compliqué. Les rares fois où j’ai été amené à transmettre des infos par le canal « caractères raccourcis » c’était : « Vladimir Poutine réélu avec 65,32 % des voix – officiel commission électorale. », une information brute qui ne contient aucun commentaire…

CGE : Dans votre expérience internationale, notamment dans les pays russes, appliquez-vous des filtres ou des recettes spécifiques pour faire comprendre à vos contemporains les données de l’information locale ?

A.M. : En Russie, je couvre 17 pays et suis responsable du blog de France 2 pour le bureau de Moscou. Mon média principal est le reportage télé mais j’utilise également mon blog pour faire des compléments d’information qui peuvent ne pas avoir été traités dans le reportage. C’est une sorte de droit de suite ; ça permet d’actualiser, de mettre à jour, de donner un peu plus libre cours à de l’analyse… Je peux apporter un prisme, mais dans le sujet tv lui-même, j’essaie d’éviter de le faire.

Sur le blog, il y a aussi l’échange au travers des commentaires qui peut enrichir le traitement d’un sujet. Je recense trois sortes de commentaires :

  • Le commentaire d’opinion : en général, il ne change rien à notre approche mais il est important que ces avis puissent être exprimés. Dans ces commentaires, je ne mets aucune modération, j’enlève simplement ce qui est injurieux.
  • Le complément d’information : il est très précieux pour mettre à jour une erreur ou une omission. Il soulève parfois des questions ou des réflexions sur notre sujet propre (« votre histoire, elle a surgi comment ? »), qui nous font évoluer dans le traitement du sujet lorsque nous l’abordons une nouvelle fois dans un autre reportage.
  • Le prolongement : après un reportage sur une femme française exilée de France depuis 60 ans en Russie sans pouvoir retourner dans son pays d’origine, des commentaires m’ont appris qu’au-delà des commentaires d’opinion favorables ou défavorables, il existait 30 à 40 cas similaires dans tout l’espace soviétique, notamment en Géorgie et en Arménie.

En matière de traitement de l’information, lorsque nous abordons le procès des Pussy Riot, je regarde avec intérêt et ce n’est pas une critique de ce qu’a fait Libération… Nous en télévision, nous ne pouvons pas traiter un sujet ainsi, nous ne pouvons pas être dans un axe de militantisme. En ce sens, dans mon sujet, il y a également la réaction de ceux qui ont été choqués, en vérité la majorité de la population russe, par l’opération des Pussy Riot, plus que par le procès lui-même.

CGE : Après 25 ans de carrière, recensez-vous des moments mémorables ?

A.M. : Oui bien sûr ; il y a de nombreux moments importants. Nous avons la chance d’avoir un métier qui se nourrit essentiellement d’aventures ; en 25 ans, j’ai eu 25 ans d’aventures… J’ai fait 8 ans d’encadrement dont 4 ans de rédacteur en chef adjoint du 20h de David Pujadas, puis j’ai exprimé le souhait de retourner sur le terrain, reprendre le reportage… C’est dans ce cadre que deux rencontres mémorables me viennent en tête :

  • Une des dernières interviews télévisées de François Mitterrand par hasard à Brégançon. C’était le 15 avril 1995. Il était encore président pour quinze jours. J’ai eu la chance de le rencontrer pratiquement en tête à tête, le cameraman et moi-même, deux journalistes, deux photographes étaient ainsi réunis autour de lui.
  • Une rencontre, une discussion en questions-réponses avec Jean-Paul II

Dans ma carrière aussi, de grands moments au cours des sommets internationaux, mais également de très belles rencontres avec des anonymes qui vivaient des moments extraordinaires de leur vie ou dont la vie était extraordinaire. Notamment, une rencontre dans un hameau des Alpes où l’électricité n’était pas encore arrivée en 1992 ou 1993. Nous arrivions chez eux en même temps que l’électricité ! Ils avaient un groupe électrogène mais c’est tout. Le récit de leur vie était passionnant.

CGE : Où vous voyez-vous dans 5 ans ?

A.M. : Je me vois toujours dans le reportage. À quel poste, à quel endroit du monde ? Là où France Télévisions aura besoin de moi…

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