Le secteur du prendre soin, l’autre « start-up nation »

La crise sanitaire et le confinement qu’elle nous a imposé l’ont mis nettement en lumière : nos sociétés, prétendument développées, traitent aussi mal nos aînés que les personnels auxquels elles en confient le soin. Qu’elle se déroule dans des EHPAD ou dans l’isolement d’un logement, la fin de vie demeure un véritable impensé. Vieillesse peut pourtant rimer avec richesse, nous en faisons l’expérience humaine quotidiennement.

Après nos études à HEC (promo 2005) et quelques années d’expérience professionnelle, nous aurions pu, comme nombre de nos camarades de promo, grossir les rangs de la finance ou de la « start-up nation ». Nous avons pourtant fait le choix du « grand âge », de ce que l’on nomme le secteur du « prendre soin », de l’attention portée à celles et à ceux qui sont nos parents, grands-parents, et tout autant à ces hommes et – surtout – à ces femmes qui les épaulent pour rendre le quotidien un peu moins dur, un peu plus doux.

D’une certaine manière, nous avions envie de rendre ce que nous avions reçu : nous avons été touchés par la manière dont ces professionnelles, qui pourtant exercent un métier si beau, sont déconsidérées. Il nous a ainsi paru logique, à nous, qui avions eu plus de chance, de contribuer à redonner à ce métier les lettres de noblesse qu’il mérite.

C’est ainsi qu’en 2016 nous avons fondé Alenvi, une entreprise sociale qui emploie aujourd’hui une centaine d’auxiliaires de vie à domicile et qui se fonde sur une philosophie radicalement simple : pour prendre soin des personnes âgées, il faut aussi prendre soin de celles qui les accompagnent. Autonomie et responsabilisation des salariées, grâce à des équipes sectorisées, sont ici les clés. Mieux, elles font écho à l’autonomie et à la responsabilisation des personnes âgées elles-mêmes, selon un cercle vertueux quasi magique. De ce lien repensé entre les équipes découle un autre lien avec les personnes en perte d’autonomie.

Après quelques années de recul, nous prenons conscience du rôle que nos études ont joué dans notre développement : le marketing l’illustre bien. La dévalorisation du métier est avant tout une histoire de représentation collective. Si nous voulons inverser la tendance, il y a tant de belles choses à mettre en avant pour montrer que la vieillesse est belle, que la dimension humaine de nos métiers l’est tout autant. La connaissance du monde financier a également été déterminant. Il est en effet paradoxal de voir que l’innovation se concentre principalement dans les secteurs qui emploient peu de gens. Les financements que nous sommes allés chercher nous ont permis de tester nos modèles, d’itérer, de créer ce nouveau cadre de travail, chose que la majorité de nos confrères ne peuvent réaliser. Enfin, le réseau que nous avons créé, notamment grâce à l’école, nous a permis de plaider notre cause à tous les niveaux de l’Etat, nous faisant passer d’entrepreneurs à militants.

La start-up nation se nourrit du travail de développeurs, toujours plus nombreux et recherchés pour taquiner l’algorithme ; le monde du grand âge repose, lui, sur l’engagement de développeur de bien-être pour nos anciens. Pour désigner cet univers s’est construite la notion de « prendre soin » : cela va donc bien plus loin qu’un simple « service à la personne », forgeant une contribution fondamentalement humaine, unique à chaque fois et non réductible à un résultat mesurable. Repenser le lien qui nous unit les uns les autres : moyen ou finalité, peu importe, ce qui émerge, c’est la force de ce lien et sa capacité transformatrice sur l’ensemble de la société. C’est tout le sens de nos actions aujourd’hui.

Pour en savoir plus : La société du lien, éditions de l’aube

Thibault de Saint Blancard,
co-fondateur d’Alenvi

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