Les Grandes écoles à l’épreuve du débat sociétal

Avec un taux net d’emploi frôlant les 90% dans les 6 mois suivant l’obtention du diplôme, les Grandes écoles sont largement et durablement plébiscitées par l’opinion publique, imperméable semble-t-il aux questionnements qui agitent le système de l’intérieur.

Une rapide comparaison des résultats de l’enquête CGE menée en 2016 et en 2019, sur la perception des Grandes écoles, démontre en effet la grande constance de l’opinion publique et des entreprises dans leurs appréciations et attentes : la qualité des enseignements y est plus que jamais garantie par la sélectivité à l’entrée, la reconnaissance internationale, l’accompagnement des étudiants et l’adaptation des formations au monde actuel sont autant de gages d’une insertion professionnelle rapide et réussie. Ce n’est pourtant pas le moindre des paradoxes que ce satisfecit se double d’exigences, notamment de la part des recruteurs, toujours plus pressantes : davantage d’ouverture au monde, toujours plus de soft skills et de formation aux problématiques sociétales et environnementales, et surtout, l’hybridation accélérée des compétences des futurs diplômés, condition nécessaire – à défaut d’être suffisante – pour former aux métiers sous tension ou émergents.

Dans le même temps, un collectif d’enseignants-chercheurs questionnait, dans une tribune au « Monde », début octobre, le statut que maintiennent les Grandes écoles (de management, mais aussi d’ingénieur), sous le vernis d’un volontarisme éco-responsable : les grands enjeux sociétaux, éthiques, écologiques y sont traités en termes de ressources à gérer et d’opportunités entrepreneuriales à saisir, et non en réponse aux besoins de transformation sociale, et par voie de conséquence, aux besoins des entreprises[1]. Cette remise en question trouve écho à l’échelle européenne dans un débat relayé par l’EFMD à propos des Business Schools[2] : celles-ci doivent proposer un nouveau modèle visant à traiter les problèmes du monde économique plutôt que d’en prolonger les effets potentiellement négatifs. Il faut rompre avec l’hégémonie de la finance et de l’économie dans les formations au management, la performance des écoles se mesurera aux actions et à l’impact de leurs diplômés sur la société dans son ensemble, autrement dit sur la création de « valeur publique ». Les Business Schools y jouent désormais leur légitimité future et leur survie.

C’est bien la question de survie que Pierre Veltz abordait, il y a déjà plus de dix ans, dans un opuscule au titre assez provocateur « Faut-il sauver les grandes écoles ? »[3]. On y retrouvait toutes les raisons d’adorer les détester, mais aussi de détester les adorer : la sélectivité, en fonction des classements plutôt que des projets des élèves, le micro-élitisme, générateur de castes sociales, sans compter un rapport ambivalent à l’environnement, qui évolue par essais-erreurs tandis que le modèle académique dominant privilégie la reproduction plutôt que la prise de risque.

Aucun de ces débats ne semble entamer la confiance de la société française envers ses Grandes écoles, même si dans le même temps on ne compte guère sur les « élites » qu’elles produisent pour résoudre les grandes questions sociétales.

Pour les responsables pédagogiques des écoles, il est difficile dans ces conditions de tirer des leçons de ce paradoxe, d’autant que comme le souligne Barbara Stiegler dans un essai éclairant :

« Le savoir scolaire, avec la stabilité que requièrent les connaissances académiques et le rythme lent que réclame la transmission pédagogique, ne peut être que structurellement « en retard » sur le rythme de l’évolution et dépassé par l’explosion des informations« [4].

C’est sans doute dans le comportement des diplômés vis-à-vis de leur futur employeur que des pistes de réflexion sont à défricher : le candidat décrit par l’étude CGE/Ipsos de 2019 « doit pouvoir se projeter dans le coup d’après ». A nous maintenant de nous poser la question : dans quelle mesure nos débats d’aujourd’hui placent-ils les Grandes écoles dans la « société d’après » ?…

[1] « Les grandes écoles doivent former à la redirection écologique », Collectif, Le Monde, 4 octobre 2019.

[2] « The future of business schools: shut them down or broaden our horizons?”, Ken Starkey & Howard Thomas, EFMD Global Focus, juin 2019.

[3] « Faut-il sauver les Grandes Ecoles », Pierre Veltz, Presses de Sciences Po, Paris, 2007.

[4] « Il faut s’adapter », Barbara Stiegler, Gallimard, Collection NRF essais, 2019, p. 78.

Laurent Aléonard
directeur académique
EMLV

 

A propos de Laurent Aleonard

Laurent Aleonard est diplômé de l’ESC Lyon – emlyon et titulaire d’un doctorat en sciences de gestion obtenu à l’Université Paris Dauphine en 2001. Il a débuté sa carrière comme contrôleur de gestion chez Dassault Systemes en 1986, puis enseigné à l’ESCP Europe. Il a ensuite dirigé les relations internationales de l’ESC Reims (aujourd’hui NEOMA) de 1997 à 2000, le programme Executive MBA puis le programme Apprentissage Européen de l’EDHEC jusqu’en 2008, avant d’occuper le poste de directeur du campus parisien de SKEMA. En 2010, il a rejoint l’EMLV où il a occupé successivement les fonctions de responsable du cycle master Finance-contrôle de gestion en alternance, de responsable du département finance, de directeur délégué et aujourd’hui directeur académique .

 

A propos de l’EMLV Paris

L’EMLV (Ecole de Management Léonard de Vinci) est une école supérieure de commerce et de management post-bac visé Bac+5 – Grade de Master – dispensant un programme Grande Ecole. Sa formation généraliste sur 5 ans ouvre vers de nombreuses spécialités. Parmi les points forts de l’école figurent le digital, le marketing, les RH, la finance, l’innovation et l’entrepreneuriat dans le contexte actuel de transformation digitale des entreprises. L’école située à Paris La Défense, accueille chaque année une promotion de sportifs de haut niveau dans le cadre d’un parcours adapté. Des enseignements et projets transversaux (20% du cursus) pouvant aller jusqu’à des doubles-diplômes existent avec les autres écoles du Pôle Léonard de Vinci (Ingénieur-Manager avec l’ESILV et Digital Marketing & Data Analytics avec l’IIM). La formation permet aux étudiants d’appréhender rapidement les exigences et codes de l’entreprise en France et à l’international. 1800 élèves – 6200 anciens élèves. Accréditée par EPAS et labellisée EESPIG, l’EMLV est membre d’AACSB, de l’EFMD, d’AMBA, de la CGE, de Campus France, de l’UGEI, de l’IAB, de Global Compact et de LearningLab Network – www.emlv.fr / www.devinci.fr

 

 

 

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