Confiné·e·s, mais déterminé·e·s à ne pas se taire : itinéraires de chercheurs et de chercheuses engagé·e·s pendant une pandémie

Ludivine Perray-Redslob

Depuis le 17 mars 2020, les mesures sanitaires liées à la pandémie de la Covid-19 ont fortement affecté notre métier d’enseignant·e·s-chercheur·e·s, nos dynamiques pédagogiques et de recherche. Dans ce billet, nous souhaitons raconter comment, en tant que membres du Centre de recherche OCE (“Organisations: perspectives Critiques et Ethnographiques”) d’emlyon business school nous nous sommes engagé·e·s dans cette crise sanitaire mondiale, quelles valeurs ont sous-tendu nos choix et comment nous avons compris et interprété notre responsabilité sociétale de chercheurs et chercheuses.

Comme une grande partie des milliards d’individus confinés sur notre planète, nous ressentons le besoin de rire, d’échanger, de resserrer les attaches virtuelles qui nous relient à ceux qui partagent la même condition. Notre groupe WhatsApp déferle d’anecdotes, de vidéos humoristiques, de questions existentielles, de cris d’impuissance ou de colère. Nous voulons penser que cette situation ne dissoudra pas nos relations. Nous nous enquerrons de la santé des un·e·s et du moral des autres. Nous nous inquiétons pour nos étudiant·e·s, dont les cours, la recherche de stage, les repères se sont vus brutalement bouleversés. Une autre urgence émerge rapidement : celle d’écrire, d’enquêter, d’expliquer, de comprendre, de prendre la parole face à une situation inédite pour nous tous. Nous ne sommes pas urgentistes, infirmièr·e·s ou aides soignant·e·s, mais chercheur·e·s critiques en management, sociologues, philosophes ou anthropologues, et notre responsabilité est ailleurs.

 

Mar Pérezts

Ressentir et partager pour résister

La pandémie nous laisse face à nous-mêmes, nous plonge dans des situations difficiles, d’isolement, d’épuisement, d’inquiétude, de conflit. S’écouter, se regarder, mettre des mots sur ce qui nous touche en tant qu’êtres humains, mais aussi chercheur·e·s. Voilà notre responsabilité. Ne pas plier sous l’injonction d’être des citoyens forts et résilients face à la crise, des chercheurs neutres et objectifs, ou même purement instrumentaux. Nous tentons, au contraire, de faire sens de ces différents vécus, des émotions et des affects qui nous traversent. Nous essayons de partager nos vulnérabilités. Ces difficultés et expériences vécues dans notre intimité confinée – difficultés à concilier travail, enfants et tâches ménagères, maladie d’un proche et autonomie par l’entraide, réinventions du vivre-ensemble, du logement, obstacles pour mener notre métier d’enseignant·e·s-chercheur·e·s, mais aussi affirmation du travail comme acte politique pour les femmes – deviennent des objets de réflexion pour notre centre de recherche.

Collectivement, nous ressentons aussi le besoin “d’aller sur le terrain”, de rencontrer celles et ceux qui souffrent ou qui résistent, de les écouter, pour mettre à jour leurs “comptes rendus” de la crise et leurs “contre-discours”. Nous collectons également des données en invitant nos proches, aussi bien que de parfait·e·s inconnu·e·s, à consigner la manière dont ils traversent cette crise, dans des ‘journaux de confinement’. Nous pensons que notre responsabilité se joue aussi dans le fait de laisser une trace sensible de cette pandémie aux générations futures, de montrer, que derrière les chiffres, il y a des visages, des histoires, des trajectoires.  

 

Dima Younes

Émouvoir et polémiquer pour engager

En prenant la parole, nous cherchons, chacun·e à notre manière, à partager notre indignation, à émouvoir et à engager celles et ceux qui nous lisent. Si la pandémie a rendu visibles la précarité des personnes en “première ligne”, a mis à jour de nouvelles formes de solidarité, a rendu saillantes certaines inégalités, nous les étudions, quant à nous, depuis des années. Nous nous engageons alors, dans nos articles et nos prises de parole dans les médias, à donner un sens à des tensions rendues indéniables et exacerbées par la crise, telles que les inégalités de genre dans notre société ou à mettre à jour les récits des travailleurs précaires, tels que les coursiers. Nous donnons la parole à ceux qui peuvent rarement s’exprimer, nous créons un espace d’identification à leurs histoires, divulguons leur propre réalité et tentons de l’expliquer. Nous nous efforçons de faire émerger de ces écrits, une certaine forme d’empathie pour construire un pont entre celles et ceux qui souffrent et d’autres qui les contemplent sans les voir. Mais nos écrits cherchent aussi à provoquer, à créer de la colère, à susciter l’indignation, pour engager notre auditoire. En accord avec l’ethos de notre centre de recherche dédiée aux approches critiques et ethnographiques, notre responsabilité dans cette crise consiste à créer de l’inconfort pour faire émerger une certaine forme de réflexion éthique, comme par exemple lorsque l’un de nous discute des paradoxes vécus par les travailleurs en première ligne.

 

Lisa Buchter

Créer pour mobiliser plus largement

Ce faisant, nous nous engageons aussi dans de nouvelles formes de recherche et de productions intellectuelles. Cette crise nous montre l’urgence d’être lu·e·s, compris·e·s, écouté·e·s et ressenti·e·s au-delà du monde académique. Certains membres du centre de recherche se lancent dans la photographie, dans l’écriture poétique ou narrative, ou dans la réalisation d’un film sur notre rapport au travail et l’érosion du collectif. En faisant émerger une connaissance sensible et sensorielle, dans un monde où dominent neutralité et objectivité, nous cherchons à faire de ce confinement une expérience avec un potentiel politique de résistance collective.

 

 

Réinventer la recherche pour coproduire un savoir utile aux militants

Nous choisissons aussi de sortir de ce rapport de pouvoir dans lequel chercheuses et chercheurs utilisent les autres pour obtenir des informations, raconter une histoire, comprendre la réalité, sans jamais s’exposer eux-mêmes. Certain·e·s d’entre nous se mettent donc à (co-)écrire et (co-)chercher autrement, cassant les frontières entre mondes académiques et mondes militants, pour coproduire un savoir engagé et utile. Dans le projet de recherche action participatif RAPSoDiÂ, l’une d’entre nous cherche par exemple comment inventer de nouvelles façons de co-produire des savoirs utiles aux personnes de terrains sur les questions de l’autonomie par l’entraide, du vieillir ensemble, et du développement de logements collectifs pour lutter contre l’isolement et la prédominance des EHPAD. Les méthodes utilisées sont multiples : utilisation des outils d’éducation populaire, ateliers d’écriture, projet de conférence gesticulée, écriture à plusieurs mains, entretiens mutuels pour horizontaliser les relations entre chercheurs universitaires et co-chercheurs, etc. L’enjeu est que les personnes impliquées dans cette recherche se sentent toutes légitimes à chercher des réponses et s’approprient des outils de savoir d’habitude réservés au monde académique, mais aussi de repenser nos productions pour qu’elles soient le plus directement utiles aux militants.

 

Former des étudiants “éclairés”

Trouver des façons de faire entrer dans nos salles de classe les débats qui traversent la société semble d’autant plus crucial que les contraintes sanitaires affectent profondément la vie de nos étudiant·e·s. Prenant à cœur l’appel de notre directrice Isabelle Huault de former des “étudiant·e·s éclairé·e·s”, nous nous démenons pour que les salles de cours en ligne restent un espace qui fait sens pour nos étudiant·e·s, riches en interactions. Les pratiques de “classe inversée” et d’enseignement par les pairs, déjà promues auparavant, s’intensifient. Nous accompagnons aussi les étudiants dans leur soif de comprendre ce qui se joue dans cette pandémie, ou ce qui se jouait déjà avant la pandémie mais leur saute désormais aux yeux, les indigne, voire les oppresse, du fait de la crise. Nos cours cherchent ainsi à donner à nos étudiants des outils pour appréhender les transformations sociales qui ont lieu autour d’eux. Nous nous efforçons aussi à engager nos étudiants, à leur faire prendre la parole au sujet de la pandémie, de ce qu’elle a animé ou réveillé en eux. Nous proposons ainsi des espaces de dialogue – que ce soit en cours ou à travers des mémoires de fin d’étude – pour discuter de phénomènes comme les inégalités scolaires, les nouvelles formes de bénévolat et de solidarité, les discriminations sociales, le dérèglement climatique, la paupérisation des personnes déjà précaires, etc.

Pour nous, la crise est un nouveau signal qu’en tant que chercheur·e·s, nous devons sortir de notre neutralité intellectuelle, assumer notre subjectivité et nos intuitions aussi bien que crier l’importance de bâtir sur les émotions collectives, pour engager mais aussi pour former des “étudiant·e·s éclairé·e·s”.

 

Lisa Buchter, Mar Pérezts, Ludivine Perray-Redslob, Dima Younes, professeures à emlyon et membres du centre de recherche OCE – Organizations, Critical & Ethnographic Perspectives

 

 

À propos d’emlyon business school

Fondée en 1872 par la CCI de Lyon, emlyon business school accueille 8 600 étudiants de 110 nationalités et plus de 6 000 participants à des programmes de formation continue. L’École, qui compte 6 campus dans le monde (Lyon, Saint-Étienne, Casablanca, Shanghai, Paris, Bhubaneswar), s’appuie sur un réseau de 190 partenaires académiques internationaux et anime une communauté de 32 000 diplômés dans 120 pays. La mission d’emlyon business school est de révéler des « makers », de former tout au long de la vie des leaders, managers, entrepreneurs, dirigeants responsables, dotés d’une solide expérience internationale et de capacités intra/entrepreneuriales, capables d’appréhender la complexité du monde, de lui donner un sens, de façonner et de transformer les entreprises et la société dans laquelle ils évoluent, dans une démarche collaborative. emlyon business school propose de développer ces compétences dans le cadre d’une pédagogie originale, qui associe la production et la diffusion d’une recherche académique d’excellence et l’élaboration de parcours d’apprentissage innovants fondés sur l’action et l’expérimentation.

www.em-lyon.com

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