Par Loïse Launay, élève de deuxième année, au département de physique de l’École Normale Supérieure (ENS-PSL)
TalENS : ouvrir le champ des possibles
Un cahier, un crayon, un manuel scolaire : chaque élève en dispose. Mais l’ambition, la culture, la connaissance des méandres de l’enseignement supérieur manquent encore à beaucoup d’élèves issus de milieux défavorisés. Quant nos parents n’ont pas fait d’études, quand nous grandissons dans des conditions difficiles, quand à l’école les enseignants manquent de temps pour s’occuper de chacun dans des classes difficiles et surchargées, quelle place reste-t-il pour rêver d’un avenir meilleur ? Quelle chance avons-nous de découvrir les arts, les sciences, ou simplement de nous projeter dans des études longues ?
TalENS : un programme engagé pour l’égalité des chances
TalENS est un programme porté par des normaliens bénévoles, désireux d’agir en faveur de l’égalité d’accès et de réussite dans l’enseignement supérieur. Initialement fondée par des élèves de l’ENS-PSL, l’initiative est aujourd’hui intégrée comme programme officiel de l’École Normale Supérieure, sous l’égide de la direction des études, afin d’en pérenniser la démarche.
Le constat à l’origine de TalENS est clair : les chances d’intégrer une grande école, et particulièrement les plus sélectives, dépendent encore fortement de l’origine sociale (1). Depuis près de vingt ans, les normaliens s’engagent pour ouvrir les portes du Supérieur aux élèves issus de milieux défavorisés. L’objectif n’est pas de préparer les élèves à intégrer l’ENS-PSL, mais bien de rendre les études supérieures accessibles. Si remplir son dossier Parcoursup est un jeu d’enfant pour les élèves bien informés, pour certains, difficile de s’y retrouver parmi la pluralité des formations, aux acronymes parfois complexes. De surcroît, certaines filières souffrent de stéréotypes élitistes qui rebutent même les élèves les plus téméraires à tenter leur chance car ils pensent alors manquer de légitimité.
Une pédagogie exigeante et émancipatrice
TalENS vise à préparer les élèves de lycée aux exigences académiques de l’enseignement supérieur, en leur transmettant des méthodes de raisonnement et de travail rigoureuses, tout en développant leur curiosité intellectuelle et leur autonomie.
Chaque année, environ deux cents élèves en classe de première intègrent le dispositif pour une durée de deux ans. Le programme débute par le bien-nommé « Campus TalENS », une semaine de colonie de vacances studieuse au sein même des bâtiments historiques de la rue d’Ulm, en plein cœur du quartier latin (3). Cet oxymore traduit le programme de la semaine, une alternance entre ateliers, conférences mais aussi jeux de groupe et divertissement. Cette première semaine de cours, fin août, permet de souder la promotion.
Pour le restant de l’année, les élèves choisissent alors un parcours annuel parmi plusieurs propositions : sciences fondamentales, sciences du vivant, sciences économiques, sciences et société, humanités, écriture créative, etc. Ces parcours sont conçus pour créer du lien entre les matières scolaires et les problématiques de l’enseignement supérieur, en proposant des approches nouvelles et transversales.
Loin du soutien scolaire, les tuteurs cherchent à réinventer leur discipline pour rendre accessibles des concepts parfois pointus, en privilégiant la réflexion, la discussion et l’expérimentation. La régularité des rencontres permet d’instaurer une relation de confiance entre tuteurs et tutorés, rendant les séances particulièrement interactives et propices à l’échange. Les cours ont lieu au sein des lycées Colbert et Charlemagne, situés à proximité des grands axes de transports. Venir à chaque séance, au plein cœur de Paris, est déjà une première occasion de développer son autonomie.
Une expérience de tutorat fondatrice
En m’engageant comme tutrice au sein du pôle TalENS, j’ai rencontré une dizaine de jeunes issus de lycées défavorisés d’Île-de-France. Pour cette expérience, j’ai travaillé en binôme avec une élève du département de Chimie pour coupler nos connaissances et dupliquer les regards sur la science. Animés par leur amour des sciences et leur goût de la découverte, ils sont venus avec enthousiasme, une douzaine de samedis, d’octobre à mai, dans un lycée parisien pour suivre des séances animées par mon amie et moi. Nous leur expliquions des concepts de physique et de chimie qu’ils n’avaient pas l’occasion d’aborder en profondeur dans leurs cours de lycée. Chaque séance a également été l’occasion de réaliser des expériences de physique ou de chimie avec du matériel de pointe emprunté à l’ENS-PSL que les élèves n’auraient pas eu sinon l’occasion d’utiliser. Nous avons également mis un point d’honneur à travailler sur un parcours transdisciplinaire en ne restreignant pas les sciences fondamentales aux mathématiques, comme certains élèves le pensaient en s’inscrivant, mais en ouvrant leurs esprits aux sciences expérimentales, pour le plus grand plaisir de tous à la fin de l’année.
Originaires de toute l’Île-de-France, certains n’hésitaient pas à passer plus de trois heures dans les transports en commun pour ne pas manquer ces après-midis. Leur motivation témoignait d’une curiosité scientifique intacte, souvent freinée par le manque d’opportunités.
Au-delà des séances de tutorat, les élèves ont également visité trois lieux emblématiques de la culture et des sciences à Paris : le musée du Louvre, la Maison Poincaré – musée des mathématiques, et la collection de minéraux de Sorbonne Université. Un axe essentiel du programme repose en effet sur un ensemble de trois sorties culturelles annuelles, en lien avec la thématique suivie par chaque groupe. Il peut s’agir de visites de laboratoires, de rencontres avec des scientifiques, de sorties au théâtre ou dans des musées. Par ce nouvel accès à la culture, les élèves s’approprient progressivement certains codes sociaux qui leur sont souvent étrangers.
Ces excursions étaient aussi l’occasion de parcourir les rues de Paris à la découverte de grandes écoles et d’universités, et d’évoquer concrètement de nouvelles possibilités à inscrire sur la plateforme Parcoursup. TalENS permet ainsi de désacraliser les études supérieures, les grandes écoles et les classes préparatoires, en ouvrant le champ des possibles et en combattant l’auto-censure qui touche trop souvent les élèves issus de milieux modestes.
Pour ne citer qu’un moment magique et marquant de cette aventure, parlons de la dernière séance : la restitution. Lors cette dernière séance de l’année, les élèves retrouvent le chemin de l’ENS-PSL pour présenter, en groupe, leur travail devant leurs camarades n’ayant pas suivi le même parcours. Mélange de fierté et d’émotion, cette dernière journée laisse un magnifique souvenir aux tuteurs et tutorés.
L’expérience se conclut enfin par la remise des diplômes aux terminales de la promotion, précieux sésame, qu’ils reçoivent, le sourire aux lèvres, devant leurs parents et amis qu’ils ont pu inviter pour l’occasion à franchir avec eux les portes de l’ENS-PSL. Ce passeport vers le supérieur, qu’ils peuvent transmettre via la plateforme Parcoursup comme garant de leur sérieux tout au long des deux années du dispositif, est surtout le symbole de leur progression, de leur maturité nouvelle et de leur ouverture au monde.
Des destins scolaires encore malléables
L’une des leçons centrales de l’expérience conduite à l’ENS-PSL est claire : les destins scolaires ne sont pas figés. Ils restent malléables jusque tard dans la scolarité secondaire. Des politiques publiques et des initiatives suffisamment volontaristes peuvent infléchir ces trajectoires, y compris en cycle terminal du lycée. Même les stéréotypes de genre associés aux filières d’excellence peuvent être remis en question et renversés. La plus belle des réussites pourrait se résumer à l’intégration d’anciens tutorés aux bancs de l’École Normale Supérieure (2).
Poursuite du programme TalENS au-delà des portes du supérieur
Néanmoins, le programme TalENS ne s’arrête pas aux lycéens et connaît aujourd’hui plusieurs extensions. Avec l’ouverture des CPES (Cycle Pluridisciplinaire d’Études Supérieures) de l’Université PSL, le programme de tutorat s’est élargi pour les élèves en première année postbac. Des séances de tutorat et de méthodologie sont alors délivrées par des élèves normaliens, un soir par semaine. Au premier semestre, l’objectif est d’accompagner ces élèves dans la transition, parfois difficile à appréhender, entre les contraintes de l’enseignement secondaire et la liberté de l’enseignement supérieur. Des modules de méthodologies pour devenir acteur de ses études sont alors développés tout en offrant aux élèves, un espace d’échange pour poser leurs questions.
L’accompagnement TalENS est également présent au sein des premières années de Classe Préparatoire aux Grandes Écoles, tant dans les filières scientifiques que littéraires. Au sein du Lycée Saint-Louis, des normaliens volontaires assurent quelques heures de tutorat en mathématiques tandis que d’autres tuteurs aident individuellement des élèves en hypokhâgne au sein des lycées Jules Ferry, Lamartine, Paul Valéry et Claude Monet à Paris ainsi qu’au lycée Irène Joliot Curie à Nanterre.
Quel avenir pour TalENS ?
Le programme est encore en croissance puisque cette année sera l’occasion de créer le dispositif TalENS Filles de Sciences, un programme dédié aux lycéennes issues de milieux défavorisés. En plus de développer leurs acquis en mathématiques, cette semaine sera également une opportunité pour échanger et travailler avec des étudiantes scientifiques et ainsi permettra de lutter contre la censure induite par les stéréotypes et les biais de genre.
Ainsi, les destins scolaires ne sont pas gravés dans le marbre et des initiatives supportées par les Grandes Écoles peuvent jouer un rôle actif pour ouvrir les portes de l’enseignement supérieur à tous les lycéens. Les « Talensiens », comme on les appelle, en sont la preuve vivante : lorsqu’on leur donne les outils, la confiance et l’accès à la culture, ils se découvrent capables d’ambitions nouvelles.
Sources :
- Stéphane Benveniste. Grandes Écoles in the 20th century, the field of the French elites: social reproduction, dynasties, networks. Economics and Finance. Aix-Marseille Université, 2021. English. ⟨NNT : 2021AIXM0576⟩. ⟨tel-04186673⟩
- https://www.povertyactionlab.org/sites/default/files/research-paper/3905%20_Talens-rapport-final-Jan15.pdf
- https://www.ens.psl.eu/sites/default/files/201807/campus_talens_dossier_de_presse_2018.pdf
A propos de l'ENS-PLS
Créée en 1794, l’ENS-PSL, est un établissement d'enseignement supérieur et de recherche qui recrute sur concours les étudiants les plus talentueux en France et à l'étranger. Établissement d'élite, dont l'activité recouvre l'essentiel des disciplines scientifiques et littéraires, elle jouit d'un grand prestige international par la qualité de ses étudiantes mais aussi par la réputation de ses centres de recherche.
Au sein du Pôle TalENS, les étudiants de l’ENS-PSL s’engagent pour davantage d’égalité dans le système éducatif et de justice sociale. Les programmes TalENS (TalENS Lycées, TalENS Prépa & CPES etc.) accompagnent chaque année plusieurs centaines de lycéens et d’étudiants issus de milieux défavorisés via du tutorat, des ateliers de méthodologie et d’orientation, des actions d’ouverture culturelle et un Campus d’été.
