Par Amaury GILMAIRE, élève à HEC Paris et Matthieu SCHERK, élève au département de philosophie de l'Ecole Normale Supérieure (ENS-ULM). Amaury et Matthieu ont écrit et réalisé Un Rêve.
Entrer dans l’enseignement supérieur, c’est découvrir de nouveaux cours, un nouveau campus, de nouvelles amitiés, mais aussi de nouveaux codes sociaux. Pour beaucoup d’étudiants, les premières semaines sont rythmées par les événements d’intégration, les recrutements associatifs et les soirées. Dans cet environnement où chacun cherche à trouver sa place, la consommation d’alcool peut rapidement devenir un vecteur de sociabilité et, parfois, une condition implicite pour appartenir au groupe. Comment refuser un verre lorsque tous les autres boivent ? Comment reconnaître qu’une tradition festive peut devenir dangereuse ? Et surtout, comment parler de ces situations sans condamner la fête, ni culpabiliser ceux qui y participent ?
C’est autour de ces questions qu’a été imaginé Un Rêve, un court-métrage de trente minutes consacré à la pression à boire en milieu étudiant. Réalisé par des étudiants, le film est né d’une volonté simple : représenter de l’intérieur une réalité que de nombreux jeunes connaissent, sans transformer la fiction en discours moralisateur.
L’objectif du projet dépasse aujourd’hui largement le cadre cinématographique. Un Rêve est disponible de manière gratuite pour les établissements d’enseignement supérieur qui souhaitent l’intégrer à leurs actions de prévention. Après des projections dans une quinzaine d’établissements et devant plusieurs milliers d’étudiants, le film poursuit ainsi sa vocation initiale : devenir un support permettant aux écoles, universités, professionnels de santé et associations étudiantes d’ouvrir le dialogue sur les rites d’intégration et la place de l’alcool dans la vie étudiante.
Montrer plutôt que juger
La particularité d’Un Rêve tient d’abord à son choix de la fiction. Plutôt que d’expliquer aux étudiants comment ils devraient se comporter, le film les place face à des situations familières qu’ils peuvent reconnaître.
Anna, Louise et Jean viennent d’intégrer l’école de leurs rêves. Comme beaucoup de nouveaux étudiants, ils découvrent un environnement inconnu dans lequel les rencontres s’enchaînent et où les premières semaines semblent déterminantes pour trouver sa place. Les apéritifs de recrutement commencent, les associations cherchent leurs nouveaux membres et les soirées deviennent rapidement le cœur de la vie sociale.
Marc, responsable des recrutements de l’association La Grande Flèche, organise une soirée d’intégration. Alcool, musique, défis et jeux à boire s’enchaînent. Chacun réagit pourtant différemment à cet environnement. Anna boit pour dépasser son inconfort et faciliter son intégration. Jean, lui, ne boit pas d’alcool. Son choix, pourtant personnel, devient rapidement une particularité qu’il doit expliquer aux autres. Louise expérimente de son côté une autre facette de la consommation festive et de ses excès.
À travers ces différents personnages, le film évite de proposer un comportement unique ou un personnage exemplaire. Il cherche plutôt à faire apparaître les mécanismes sociaux qui se mettent en place lorsque boire devient progressivement une norme collective.
Quand l’alcool devient un vecteur d’intégration
Le sujet d’Un Rêve n’est donc pas seulement la consommation d’alcool. C’est aussi la place qu’elle peut prendre dans l’intégration sociale.
Dans le film, personne n’oblige frontalement Anna à boire. La pression est plus diffuse. Elle vient du groupe, du contexte, des habitudes et du désir de ne pas rester à l’écart. Dans un nouvel environnement où les étudiants cherchent encore leurs repères et leurs amis, le verre peut devenir un moyen de participer, de se détendre et de montrer que l’on accepte les codes du groupe.
À l’inverse, le personnage de Jean permet d’interroger ce qui se produit lorsque quelqu’un décide de ne pas suivre cette norme. Son refus de boire provoque des interrogations et nécessite une justification. Le film renverse alors discrètement la question : pourquoi celui qui ne consomme pas devrait-il davantage expliquer son comportement que celui qui boit beaucoup ?
Cette mécanique constitue l’un des principaux ressorts du projet. La prévention ne consiste plus seulement à rappeler les risques liés à une consommation excessive. Elle invite aussi à interroger collectivement les habitudes qui rendent cette consommation normale et attendue.
Entre convivialité et dérives
Un Rêve ne cherche pas pour autant à condamner la fête étudiante. Au contraire, il en restitue l’énergie, la musique, les couleurs et l’euphorie. Cette dimension est essentielle : les comportements à risque ne se produisent pas nécessairement dans des environnements perçus comme dangereux. Ils apparaissent aussi dans des moments de convivialité, entourés d’amis et dans des situations initialement associées au plaisir.
Les jeux à boire constituent dans le film une illustration particulièrement visible de cette ambiguïté. Présentés comme des traditions ou des moyens de créer rapidement une cohésion entre nouveaux étudiants, ils accélèrent la consommation et rendent parfois difficile la perception des quantités absorbées.
La mise en scène accompagne ce sentiment. Les ralentis, la musique et les lumières donnent à certaines séquences une impression de suspension du temps. La fête semble pouvoir continuer indéfiniment. Or c’est précisément dans cette euphorie que les limites deviennent plus difficiles à percevoir.
Le film invite ainsi à observer le passage parfois presque invisible entre convivialité et prise de risque. Il ne s’agit pas de désigner la fête comme un problème en elle-même, mais de permettre aux spectateurs d’identifier des situations qu’ils peuvent avoir vécues sans nécessairement les avoir interrogées.
Voir, agir, accompagner : la place de l’entourage
Le film pose également la question de l’entraide entre étudiants.
À travers Marc, Un Rêve montre notamment combien certains comportements à risque peuvent devenir progressivement ordinaires aux yeux de l’entourage. La présence de l’alcool dépasse chez lui le seul cadre des soirées, sans provoquer immédiatement de réaction de la part de ses proches. Ce qui pourrait apparaître comme un signal d’alerte finit par se confondre avec une personnalité festive ou avec les habitudes du groupe.
Le film interroge alors la responsabilité des pairs : quand faut-il intervenir ? Comment parler à un ami dont la consommation inquiète ? Et jusqu’où un étudiant peut-il accompagner seul un proche en difficulté ?
Une conversation entre Anna et Louise illustre cette hésitation. Marc est perçu comme un « grand garçon », supposé capable de gérer seul ses comportements. Derrière cette remarque apparaît une difficulté plus générale : reconnaître qu’aider quelqu’un ne signifie pas nécessairement prendre en charge son problème à sa place.
L’absence des adultes et des professionnels de santé dans l’univers du film est également significative. Dans la vie étudiante, le premier réflexe consiste souvent à se tourner vers ses amis. Pourtant, les professionnels et les dispositifs de prévention offrent un cadre permettant aux étudiants de ne pas porter seuls des situations qui les dépassent.
Un film disponible gratuitement pour les établissements du supérieur
C’est précisément dans cette perspective qu’Un Rêve a été conçu comme un outil de sensibilisation.
Le film est aujourd’hui disponible pour les établissements d’enseignement supérieur qui souhaitent organiser une projection auprès de leurs étudiants. Le format de projection est libre afin de répondre aux besoins des établissements. Il peut par exemple être intégré à un programme de prévention existant, projeté lors des périodes d’intégration ou servir de point de départ à un ciné-débat associant étudiants, responsables de la vie étudiante et professionnels de santé. Un membre de l’équipe du film peut se déplacer dans l’établissement pour présenter le film.
L’ambition n’est donc pas de remplacer les dispositifs déjà mis en place par les établissements, mais de leur fournir un support supplémentaire. La fiction permet de partir d’une histoire et de personnages plutôt que d’un discours théorique. Après la projection, les spectateurs peuvent discuter des comportements observés, se demander comment ils auraient réagi à la place des personnages ou reconnaître certaines situations rencontrées dans leur propre vie étudiante.
Depuis ses premières projections, Un Rêve a déjà été présenté dans une quinzaine d’établissements et devant plusieurs milliers d’étudiants. Parmi eux figurent notamment HEC Paris, Mines Paris - PSL, Rennes School of Business, Grenoble École de Management et l’ENSEA.
Une réception positive auprès des étudiants et des professionnels
Les différentes projections ont permis de confronter Un Rêve à des publics très différents : étudiants, responsables associatifs, professionnels de santé et responsables de la vie étudiante.
Une étape importante de cette diffusion a notamment été franchie en juillet lors du séminaire Vie étudiante de la Conférence des Grandes Écoles. Le film y a été présenté dans le cadre d’une réflexion consacrée aux rites et traditions d’intégration. Cette diffusion a permis de présenter le projet non plus seulement aux étudiants directement concernés par ces situations, mais aussi aux personnes chargées de concevoir et de mettre en œuvre les politiques d’accompagnement et de prévention dans les établissements.
Le film a également été bien accueilli par des acteurs de la prévention. À l’occasion d’une projection à HEC Paris, Valérie Lemaire, chargée de mission prévention à la MILDECA, a notamment salué publiquement le projet. Elle décrivait un moment « puissant, sincère et nécessaire » autour des enjeux de prévention des conduites addictives et de la présence de l’alcool dans la vie étudiante.
Elle soulignait surtout l’ambition qui se trouve au cœur du projet : « ouvrir le dialogue, sensibiliser sans moraliser, et donner à voir des réalités souvent tues ».
Les réactions recueillies auprès des étudiants à la sortie des projections témoignent particulièrement de cet effet de miroir. En voici quelques unes :
« Rien ne me semblait exagéré, et pourtant, vu sur un écran, tout me paraissait choquant », expliquait ainsi un spectateur.
Un autre témoignage souligne la proximité entre les situations montrées et celles vécues pendant les premières semaines dans l’enseignement supérieur : « Je me suis dit que j’aurais bien aimé voir le film avant de commencer la première année, parce qu’on ne s’attend pas trop à ça dans les recrutements d’asso, mais en fait c’est le même mécanisme tout le temps. C’est tout le temps la même chose et ça ressemble exactement à ce qui est présenté dans le film. »
Un troisième étudiant résumait encore davantage le phénomène de banalisation de la surconsommation d’alcool que le projet cherche à interroger : « En regardant le film, j’ai même eu du mal à être choqué. Il y a quand même des scènes aberrantes, mais on l’a tellement vécu de cette manière… »
Ces réactions donnent tout son sens au choix de la fiction. Sur un écran, des comportements familiers peuvent soudain être observés à distance. Le spectateur n’est plus seulement participant d’une soirée ou membre d’un groupe : il devient témoin de la situation et peut porter sur elle un regard différent.
À l’image d’autres initiatives portées par les établissements d’enseignement supérieur, qui cherchent à donner aux jeunes les outils nécessaires pour faire leurs propres choix et ouvrir leur champ des possibles, Un Rêve mise sur le dialogue et la prise de conscience.
Et si, à la sortie d’une projection, un étudiant regarde différemment une situation qu’il considérait jusque-là comme parfaitement normale, alors le film aura déjà commencé à remplir sa mission.