Vers un modèle d’Education intégrale 

Du métier à vie au changement fréquent dans une vie

Dans l’Egypte des Pharaons, où moins de 4% de la population étaient lettrés, on compte plus de 160 générations de scribes. Cette fonction s’est perpétuée sur un mode héréditaire par lègue de père en fils. Les scribes suivaient dès l’âge de 5 ans une formation solide, s’étalant sur une douzaine d’années, pour se préparer à la gestion des affaires de l’Etat. Dans ce contexte, la constance dans la fonction (métier) et sa reproduction est la règle.

De nos jours, dans la société de la connaissance où la formation initiale est obligatoire pour tous, les spécialistes des ressources humaines prévoient pour la plupart des cadres de changer quatre à six fois de métiers durant leur vie professionnelle. Si les connaissances des scribes se construisaient à partir de savoirs quasiment figés pendant des siècles, les métiers d’aujourd’hui et les connaissances qu’ils requièrent suivent le rythme accéléré des évolutions technologiques, notamment les technologies du numérique. De ce fait, en même temps qu’on change plusieurs fois de métiers, on se trouve confronté à l’obsolescence de plus en plus rapide des savoirs et des techniques mis en œuvre dans l’exercice de chaque métier. Et, à ce problème d’obsolescence des savoirs se superpose celui de l’immensité croissante du corps de savoirs valides à acquérir en permanence. Il faut dire que ces problèmes se posent déjà dans le cadre de l’élaboration des formations techniques initiales ; ils se posent a fortiori au cours de la vie professionnelle des salariés et surtout des cadres.

 

La formation tout au long de la vie : une nécessité

Les vertus d’apprendre à tout âge ont historiquement été mises en avant par beaucoup de philosophes et de penseurs, mais cet apprentissage était toujours réservé à une minorité qui détenait les savoirs. Dans le contexte d’aujourd’hui, répondre à la logique de la société de la connaissance et à ses besoins en termes de connaissances et de compétences rend nécessaire la formation tout au long de la vie et son extension à l’ensemble de la population active se révèle être une évidence.

Cette nécessité a été pressentie dans les années 1970 : la loi initiée par J. Delors sur la formation continue (1971) fut un tournant sur le plan institutionnel permettant d’anticiper un phénomène balbutiant, qui depuis n’a cessé de prendre des dimensions de plus en plus importantes. La parution du rapport « Apprendre à être » fourni à l’UNESCO par E. Faure (1972) met l’accent sur la nécessité de se préparer à élaborer, durant tout une carrière, « un savoir en constante évolution » plutôt que de se contenter de l’acquisition de connaissances ponctuelles et parcellaires définitivement établies. A l’aube du XXIe siècle, on assiste à une progression vers ce qui est appelé un « Espace mondial d’éducation et de formation tout au long de la vie » prenant en considération la globalisation de l’économie et l’internationalisation des systèmes éducatifs notamment au niveau du supérieur.

Dans la société de la connaissance, la personne (à qui la connaissance appartient !) devient la valeur centrale dans le champ socio-économique. Elle ne peut plus être réduite à un simple agent de l’appareil de production. Au sein des entreprises, les DRH font le constat au quotidien : les jeunes diplômés accordent une grande importance à leur épanouissement personnel et cherchent à donner du sens à leur action – ce qui se traduit souvent par des parcours de carrières nomades. Réussir une carrière, toutes les écoles de « coaching » professionnel l’affirment, consiste à combiner ses compétences et ses préférences. Par conséquent, une synthèse est à trouver, sur la base d’un principe d’équilibre, entre l’impératif économique et l’impératif humain-social. C’est cette synthèse qui doit fonder la logique de la société de la connaissance. Dans une économie mondialisée qui favorise le nomadisme -mettant ainsi le marché du travail sous forte tension-, la personne en quête d’épanouissement doit faire montre d’une grande capacité d’adaptation à de nouveaux contextes ainsi qu’aux évolutions technologiques et aux transformations qu’elles engendrent notamment sur le plan organisationnel. Et, cela passe forcément par la formation dont le contenu peut porter sur différents types d’acquis. Sous cet angle, la formation tout au long de la vie n’est pas une sorte de deuxième chance (état basique de la formation continue, toujours indispensable) elle est à la fois un droit garantissant la réussite d’une carrière voulue et un devoir -incombant à la personne- d’assumer ses choix en citoyen responsable. En somme, apprendre tout au long de sa carrière, c’est être acteur de son propre devenir.

Au-delà de la synthèse entre les deux impératifs économique et humain, se pose une question fondamentale qui se résume ainsi : comment la personne acteur de son devenir perçoit-elle son action ? En effet, dans la société de la connaissance, où les machines sont dotées d’une capacité de calcul dépassant de loin celle de l’homme, l’action humaine est censée gagner en intelligence ; et, en même temps la portée et les conséquences de cette action et de ce qu’elle produit ne doivent pas nous échapper, elles sont censées constituer une condition sine qua non de l’engagement de la personne dans l’action et de sa prise de responsabilité. Sans ces deux impératifs, la voie sera ouverte à un nouveau mode d’aliénation et à une « domination » des machines et des algorithmes. Une telle « domination » ne serait pas, comme certains aiment à le répéter, le fait de l’intelligence artificielle. Elle pourrait surgir par une sorte de « cession de pouvoir » résultant de la paresse intellectuelle face à des problématiques majeures (dont la problématique éthique) que pose le rôle de plus en plus déterminant de la technologie dans le monde d’aujourd’hui. Eviter une telle issue passe par une formation mais surtout une auto-formation tout au long de la carrière – permettant une participation consciente et volontaire aux changements et transformations qui s’opèrent. Naturellement, la dimension éthique ne peut être qu’au cœur de cet effort d’apprentissage en vue d’un devenir où le citoyen s’épanouit et s’affirme, et où le progrès reste maîtrisé.

 

Quel tournant ?

Si la formation tout au long de la vie nous paraît nécessaire, son articulation à la formation initiale devient une mission prioritaire pour l’Education. Cette articulation devra conduire à la construction d’une chaine de formation/apprentissage complète, dans la perspective d’une Education intégrale où l’amont et l’aval se nourrissent mutuellement et en permanence. Il s’agira alors d’assurer, pour chaque diplômé, les conditions d’une meilleure intégration du marché du travail avec un projet professionnel solidement charpenté sur la base d’une combinaison réussie entre compétences et préférences et d’une meilleure compréhension des métiers et de leurs évolutions. Il s’agira aussi d’offrir à chaque salarié ou entrepreneur la possibilité de se former et d’apprendre tout au long de sa carrière, afin de rester en phase avec les évolutions technologiques et leurs implications sur le plan cognitif. A titre d’exemple, la réussite des transformations générées, à grande échelle, par le numérique ne pourra être assurée que grâce à ce type d’apprentissage – faute de quoi bon nombre de compétences se trouveront progressivement déclassées. Cela ouvrirait la porte à une nouvelle fracture sociale dont les conséquences seraient néfastes pour la cohésion et la stabilité de la société. Faire évoluer le modèle actuel (qui a accompli des progrès significatifs) vers ce modèle d’Education intégrale ne peut se faire que si le monde académique et le monde professionnel (public et privé) se mettent à repenser l’offre et la demande dans ce domaine en vue de les adapter aux enjeux du monde d’aujourd’hui.

 

Dieudonné Abboud, directeur de l’Isep

 

 

A propos de Dieudonné Abboud 

Dieudonné Abboud dirige l’Isep (Institut supérieur d’électronique de Paris) depuis le 1er avril 2017.

Après une maîtrise et un Capes en physique à l’Université libanaise de Beyrouth, il prépare un doctorat en didactique de la physique à l’université Paris-Diderot, qu’il achève en 1989. Simultanément, il participe à la mise en place d’une formation continue des professeurs du secondaire à Beyrouth.

Après avoir enseigné la physique en classes préparatoires, il devient directeur des études de l’Institut supérieur d’ingénierie appliquée à Paris, de 1994 à 2002, puis rejoint l’Isep en 2003, au poste de directeur du cycle préparatoire associé de l’école et enseigne la mécanique quantique et la relativité en cycle ingénieur avec une approche innovante proposant une large ouverture sur les applications technologiques.

En 2008, Dieudonné Abboud prend les fonctions de directeur de l’enseignement et met notamment en place une réforme de l’enseignement dans le cycle ingénieur.

 

A propos de l’Isep

L’Isep forme des ingénieurs généralistes dans les technologies du numérique suivant des parcours orientés métiers tels que la conception des systèmes embarqués, l’architecture des systèmes d’information…
Un des parcours phares est celui des réseaux et sécurité numérique dont l’importance est cruciale pour le développement de l’ensemble de nos systèmes numériques.

De par ses orientations techniques et ses engagements, l’Isep partage de nombreuses valeurs avec différents acteurs institutionnels, les entreprises et ses élèves. Les diplômés de l’Isep maitrisent un ensemble de domaines techniques ; ils ont des qualités professionnelles, un engagement intellectuel et moral qui leur permet d’être agiles dans un contexte actuellement complexe et difficile.

L’école se veut une école d’ingénieur du 21ème siècle. Afin d’être un acteur dynamique dans le supérieur, elle s’est fixée comme missions de :

  • Former des ingénieurs aux compétences scientifiques, techniques et managériales, ouverts sur le monde et capables d’accompagner les changements en cours et d’apportent leurs expertises dans la gestion des projets de transformation et la résolution des problèmes complexes associés.
  • Participer à la production scientifiqueen développant des activités de recherche autour de problématiques issues du numérique avec des applications dans les domaines de la santé, de l’environnement afin de tenir compte et d’être en mesure de répondre aux demandes sociales.
  • Développer l’innovation et l’entrepreneuriatafin que des ingénieurs ISEP prennent leur part dans les transformations numériques en créant leur propre start-up.
  • Participer à l’actualisation des compétences des cadres techniques en exercice, par le biais d’une formation continue adaptée. Cela leur permet de traverser avec succès les changements qui s’opèrent et de maintenir leur employabilité et la compétitivité de leur entreprise.
  • Donner une dimension internationale, incontournable dans un monde globalisé,
  • Développer des pédagogies innovantes intégrant le numérique comme outil d’apprentissage, elles sont alors sources de motivation pour les apprenants.

 

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